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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 17:37
Eléments de spiritualité ignatienne

Mais d’abord : qu’est-ce qu’une spiritualité ?

Une réponse possible pour définir une spiritualité :

*une insistance sur tel aspect de la foi

*un visage du Dieu que l’on privilégie

*des moyens concrets pour vivre de cette foi

Pour en parler je vais d’abord commencer par une remarque préliminaire : la naissance d’une spiritualité est le fruit d’un contexte historique, culturel.

Pour la spiritualité ignatienne, il faut évoquer d’abord qu’elle nait dans une époque de grand bouleversement. Pour faire simple le passage en Europe occidentale du Moyen-Age à l’époque moderne. En gros le passage d’une société où la foi était encadrée par des structures sociales (tout le monde était officiellement chrétien) à un temps qui s’ouvre où la société va peu à peu se séculariser, se structurer, se penser sans référence exclusive à la foi et en dehors des cadres de l’Eglise. Conséquence dont on voit bien l’aboutissement dans la société française aujourd’hui : du 16ème siècle jusqu’à aujourd’hui, la foi va devoir devenir une décision personnelle et ne sera plus une adhésion collective.

Il faut aussi évoquer un courant antérieur à Ignace qui l’a influencé et qu’on appelle la devotio moderna née au 14ème siècle, s’est répandu au 15ème porté par une communauté appelé les frères et sœurs de la vie commune. On peut citer comme nom Gerard Groote. Pour faire bref ce courant spirituel veut initier à une expérience personnelle de Dieu. Ceci est un point central qu’on va retrouver très fort chez Ignace.

Grâce à cette introduction, on peut mieux comprendre les grandes lignes de cette spiritualité. Je vais le faire à partir du cheminement qu’Ignace propose dans les Exercices spirituels

Donc à la sortie du Moyen-Age et à l’entrée dans l’époque moderne, les Exercices inaugure une nouvelle manière de se rapporter à Dieu.

  1. En phase avec le monde qui est en train de naître à son époque, il offre une démarche éminemment personnelle. Il introduit celui qui fait cette expérience à une forte personnalisation de la relation avec Dieu. Il ne s’agit plus d’être soutenu par des structures sociales qui vont peu à peu au cours des 4 siècles suivants se séculariser de plus en plus, mais de faire une expérience qui structure de l’intérieur l’être chrétien.

 

Au n°15 des Exercices, Ignace recommande à l’accompagnateur d’une retraite de « laisser le Créateur agir immédiatement avec sa créature et la créature avec son créateur et Seigneur ».

Nous sommes là il me semble au cœur de la spiritualité ignatienne d’où découle le reste. Il faut saisir l’inouï de cela. En disant cela Ignace pose un principe fondamental de vie spirituelle : « l’homme peut expérimenter Dieu de façon immédiate »[1]

Et cela a pour fondement théologique que tout homme est « capax Dei » comme le dit St Thomas d’Aquin, c’est-à-dire que, rencontrer Dieu immédiatement est une disposition toujours présente en nous.

 

 

Cela a des conséquences pastorales fondamentales :

Tant que l’expérience consciente et reconnue de cette communication n’est pas vécue :

- le christianisme pour beaucoup restera abstrait, cérébral sans lien vital avec sa vie, ou une morale laissé à ces propres forces ou un cadre imposé de l’extérieur…

-le chrétien reste un éternel enfant qui ne sait pas avoir une vie spirituelle adulte, qui a toujours besoin d’être guidé, qui aura toujours besoin de béquille pour marcher.

Il me semble que le confinement a bien mis en valeur cette situation : n’ayant plus la messe, des catholiques n’ont pas su comment nourrir leur foi. On peut parler de misère spirituelle.

Il y a là un enjeu pastoral : comment former des chrétiens adultes ? Peut-être que des progrès ont été accompli quand la formation intellectuelle, théologique, beaucoup d’outils existent pour approfondir la foi au niveau de l’intelligence mais il me semble que la formation spirituelle est toujours déficiente.

Dans la société française, où les chrétiens sont minoritaires, c’est vital de croire, non par tradition, non par contrainte, non par spécialistes interposés, mais de croire par expérience personnelle.

Le verset biblique qui dit le mieux cela c’est l’exclamation de Job : « je ne te connaissais que par ouï-dire mais maintenant mes yeux t’ont vu. » Job 42,5

 

Cela renvoie à un aspect fondamental de la spiritualité ignatienne : c’est une école d’oraison. Celui qui fait les Exercices, quel qu’en soit la durée, apprend à faire oraison et donc se dispose à vraiment rencontrer Dieu, à faire l’expérience de Dieu.

 

Cette expérience personnelle de Dieu se vit dans l’oraison du cœur à cœur et aussi dans les choix que l’on pose. On rencontre aussi Dieu personnellement au cœur de l’acte même de décider. C’est pourquoi ce qu’Ignace appelle l’élection est en fait la motivation des Exercices. La plénitude des Exercices se vit s’il y a matière à faire élection, c’est-à-dire à faire un choix fondamental concernant sa vie. Cela veut dire qu’on peut trouver Dieu dans les choix qu’on fait. L’expérience des décisions est un lieu pour trouver Dieu

Trouver Dieu dans la disposition de ma vie, « ordonner sa vie »[2] dira Ignace.

 

Et pour cela : « il vaut beaucoup mieux, alors qu’on cherche la volonté divine, que le Créateur se communique lui-même à l’âme qui lui est fidèle, l’embrassant dans son amour et sa louange, et la disposant à entre dans la voie où elle pourra mieux le servir à l’avenir »[3]. Dieu se communique au cœur même de la voie qu’on choisit pour le servir. Et cela ne peut se trouver que dans une expérience.

Elle n’est pas quelque chose d’objectif, qui s’imposerait de l’extérieur par voie d’autorité, selon une hiérarchie qui déterminerait le mieux en soi.

La décision ne doit en aucun cas être influencé par la personne qui guide le retraitant. Ignace est très ferme là-dessus. Toujours au n° 15 des Exercices, Ignace écrit : « Celui qui les donne ne penche ni l’incline d’un côté ni d’un autre, mais restant au milieu, comme l’aiguille d’une balance, qu’il laisse le créateur agir immédiatement avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur ».

La décision est à chercher et trouver par une attention à ce qui se passe en moi, aux mouvements intérieurs qui m’habitent en faisant les Exercices.

 

 

  1. Comment faire cette rencontre, cette expérience ? En prenant donc les moyens humains que sont ces Exercices qui peu à peu vont me rendre attentifs à ces mouvements intérieurs, à la dynamique de mon désir, pour libérer un vrai désir, le libérer de ce qui l’empêche d’émerger.

 

C’est un cheminement : d’abord ce qu’il appelle un principe et fondement. Ce sont comme les fondations d’une maison pour qu’elle soit solide. Avoir une relation de confiance avec Dieu, un accueil positif de soi, un regard de bonté sur le monde. La vérité oblige à reconnaitre que nous ne vivons pas cela vraiment.

En fait, il s’agit pour Ignace de prendre une décision qui soit vraiment libre. Libre de pression extérieure, mais aussi intérieure. C’est le sens de la première semaine des exercices. Notre cœur et notre intelligence sont blessées et nos décisions peuvent être tordus à cause de cela. Il va s’agir de ne pas se crisper sur un désir qu’on aurait car il va falloir le vérifier. Si je suis crispé, agrippé à une décision, je suis fermé à écouter vraiment ce qui est mon vrai désir à l’image d’une main fermée.  La première semaine va me purifier des fausses images de Dieu, de moi-même qui m’empêche de trouver mon vrai désir, celui qui me rendra vivant et libre. Expérience de guérison, de pardon, de miséricorde. Il expérimente Dieu dans son amour inconditionnel et cela l’amène à entendre que Dieu a besoin de nous. Il nous appelle à le suivre pour travailler avec lui à son projet d’amour et de justice pour ce monde.

 

Au terme de la 1ère semaine, un peu purifié, un peu libéré je vais pouvoir regarder et écouter le Christ. J’entre en 2ème semaine. Et c’est là que va pouvoir se vivre un vrai discernement sur ce que je vais décider.

 

  1. Cette décision va venir de l’émergence du vrai désir qui est mon vrai désir et le désir de Dieu. Elle va se découvrir en faisant attention aux mouvements intérieurs de mon cœur, ce qu’Ignace appelle les « motions ». Elles surgissent en contemplant les mystères de la vie du Christ de l’incarnation à la résurrection.

Une Contemplation portée par la demande de grâce : « Demander ce que je désire : ce sera ici demander une connaissance intérieure du Seigneur qui pour moi s’est fait homme, afin que je l’aime et le suive davantage »[4]

Regarder Jésus, le contempler, nous laisser imprégner de sa vie pour qu’elle passe en nous. Le principe sous-jacent à cette contemplation, c’est qu’on se mets à ressembler à ceux qu’on fréquente. Toute cette 2ème semaine est donc une fréquentation assidue de Jésus pour s’imprégner de son esprit, de ses choix, des pentes de son cœur pour que cela passe en nous. Ceci en regardant et écoutant. Tout en faisant cela, le retraitant est invité à être attentif à ce que cela provoque en lui, les mouvements intérieurs que cela provoque en lui.

Il ne va s’agir de prendre une décision mais de recevoir une décision pour mieux aimer et servir le Christ. Elle se découvrira au plus profond du cœur. Elle n’est pas à chercher à l’extérieur de soi mais à l’intérieur selon le critère de la joie, de la paix, de la force, de bonheur durable.

Joie, paix, force, bonheur durable sont les 4 points fondamentaux du discernement ignatien.

 

  1. C’est en définitive l’amour (amour de réciprocité[5]) qui va guider ce choix selon la première règle de la seconde manière de faire élection : « Que cet amour qui me meut et me fait choisir telle chose, descende d’en haut, de l’amour de Dieu, de sorte que celui qui choisit, sente d’abord en lui, que l’amour plus ou moins grand qu’il porte à la chose qu’il choisit est uniquement pour son Créateur et Seigneur »[6]

 

L’expérience forte de Dieu, de son absolu, se traduit donc par un choix qui est action, service des hommes. Cela fait sortir de la dichotomie prière/action. La prière est louange et service de Dieu. L’action, choisie pour Dieu et vécue selon l’Esprit, est lieu d’union à Dieu, lieu où il se communique.

 

Les Exercices vont permettre à sa foi d’avoir une colonne vertébrale pour prendre une comparaison. Une colonne vertébrale c’est à la fois solide et éminemment souple. Plus besoin d’un échafaudage pour prendre une autre comparaison, extérieur à lui-même.

Le cœur de la spiritualité ignatienne n’est donc pas une théorie mais un chemin à prendre pour faire une expérience de Dieu qui change notre manière de vivre.

 

Si je reprends la définition donnée d’une spiritualité en 3 points :

*une insistance sur tel aspect de la foi :

-Pour la spiritualité ignatienne la foi n’est vivante et crédible que porté par une expérience.

« Je ne te connaissais que par ouï-dire mais maintenant mes yeux t’ont vu » Job

*un visage du Dieu que l’on privilégie

-Pour la spiritualité ignatienne, Dieu est celui qui se communique, qui est proche, dans une relation d’amitié.

*des moyens concrets pour vivre de cette foi

-Une pédagogie de la prière qui débouche sur l’action.

 

 

[1] KARL RAHNER, Discours d’Ignca de Loyola aux jésuites d’aujourd’hui, traduction C.Ehlinger, Le Centrion,1978, page 17

[2] IGNACE de LOYOLA, Exercices spirituels, traduction E.Gueydan, DDB, 1989, numéro 21

[3] n° 15

[4] n° 104

[5] n° 230 à 237

[6] n° 184

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commentaires

T
Merci MICHELE. J'aimerais que tu nous parles un jour de l'expérience spirituelle. Cette fulgurance, ce vertige inexplicable. Une rencontre que j'ai vécue quand j'étais en recherche d'un sens à donner à ma vie. Je vis des fruits de cette rencontre depuis près de 40 années maintenant. Dieu s'est fait présent ce jour là et ne m'a plus quittée.
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