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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 23:56

Une des raisons de l’incroyance ou de la difficulté de croire, d’entrer dans une relation confiante avec Dieu, vient pour une part de la mauvaise image de Dieu. La critique de Sartre sonne juste : si Dieu est, l’homme n’est pas libre. Mais quel est ce Dieu qui est ? Et qui est-Il ? De quel Dieu parle-t-on ? De quelle liberté est-il question ? Sur ces questions, un livre d’Adolphe Gesché m’a beaucoup éclairée. Dans son livre III de Dieu pour penser, il cite cette confidence que Sartre fait dans son livre: Les mots : « Je ne reconnus pas celui qu’attendait mon âme : il me fallait un Créateur, on me donnait un Grand Patron ». Et il commente ainsi : « Pourquoi Sartre fut-il ainsi égaré en une si grande attente ? L’ange qui eût dû lui être envoyé lui aurait parlé du créateur que son cœur attendait : un Dieu digne de l’homme, un Dieu qui mérite d’exister. Un Dieu dont il ne suffit pas de prouver l’existence, mais dont il faut découvrir le visage. Celui qui s’imprima sur le voile de Véronique quand se déchira celui du Temple ».

Ainsi des deux questions sur Dieu existe-t-il (An sit) et qui est-il ( Quid sit), c’est la seconde qui doit être première. Sartre est athée du Dieu qui est « grand patron » mais ne l’aurait pas été si lui avait été présenté un Dieu créateur. Combien de gens indifférents ou délibérément athées sont dans ce même positionnement ? Cela interpelle la façon dont les chrétiens présentent la foi et en vivent. Le Concile en avait conscience quand il écrit : « Dans cette genèse de l’athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince dans la mesure où, par la négligence dans l’éducation de la foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale, sociale, on peut dire qu’ils voilent l’authentique visage de Dieu plus qu’ils ne le révèlent ».

J’ai trouvé chez Segundo le même type de problématique. Dans le tome 1 de son catéchisme pour adultes, il montre que la question du « quid sit » doit précéder celle du  « an sit ». Dieu est-il comme un jardinier indispensable au fonctionnement, garant d’un ordre immuable dont on ne peut et doit rien changer, est-il une explication du monde, réponse à toutes les questions dont nous n’avons (provisoirement)  pas de réponse ? Est-il celui qu’on doit se concilier pour s’en protéger ou pour s’approprier sa force ?  En consonance avec Bonhoeffer et en dialogue avec les critiques de Marx, Nietzsche, et Freud, il montre que la seule réponse à leur faire n’est pas de prouver que Dieu existe mais de nous libérer des aliénations qu’ils ont dénoncées à juste titre. Et pour cela, s’en libérer en s’appuyant sur le « quid sit » du Dieu libérateur. Au lieu de déguiser ses intérêts de classe (critique de Marx), les mettre à jour pour les dépasser ; au lieu de masquer son immaturité face à la réalité (critique de Freud), en reconnaître les mécanismes pour accéder à un positionnement adulte ; au lieu de donner le change sur sa faiblesse (critique de Nietzsche), la reconnaître pour ouvrir une relation saine à l’autre.

Cela a mis en moi comme critère de crédibilité de Dieu, de la foi en lui, mais aussi des manières de croire, le critère de libération. Cela m’a permis d’entendre autrement la Bible. Par exemple quand Jésus reçoit la question de Jean-Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ». Il répond : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! » [4] Jésus ne donne pas une réponse de définition de lui-même mais il donne une réponse sur l’œuvre de libération qu’il accomplit : la bonne nouvelle d’un royaume déjà à l’œuvre dans l’histoire par sa présence.

Jose-luis Segundo a été « la » découverte de mon parcours de maîtrise en théologie. Grâce à son livre, Jésus devant la conscience moderne, j’ai pris conscience que la perte de  cette dimension d’engagement et  la perte de ce critère de crédibilité qu’est la libération,  se sont produites dès les premiers temps du christianisme. Perte de l’histoire,  au profit de l’annonce d’un salut qui va de plus en plus se privatiser et se focaliser sur la vie éternelle. Histoire retrouvée par St Paul mais pour Segundo, cette histoire retrouvée peut seulement maintenant donner toute son ampleur. Son livre Qu’est-ce qu’un dogme m’a donné des critères d’herméneutique biblique qui m’ont servi pour mon mémoire : critère de libération, critère de la bonté de la Nouvelle, critère de l’engagement existentiel du lecteur.

Segundo m’a aussi éveillée à la variété des langages de la foi contenus dans le Nouveau Testament. J’avais déjà été sensibilisée aux ecclésiologies différentes, par exemple celle de Jean, qui comme le dit Brown est une communauté d’égaux. Par contre le pluralisme des langages de la foi était resté caché pour moi. La reconnaissance de cette pluralité a d’importantes conséquences. Si cette pluralité existe dans le Nouveau Testament, cela légitime la pluralité des théologies dans l’histoire et pour aujourd’hui.

Une autre découverte : se mettre à la recherche d’un Jésus pré-pascal pour retrouver une histoire perdue plus audible pour les femmes et hommes d’aujourd’hui du seul fait de leur humanité, plus signifiante et décisive pour leur vie. Cette recherche du Jésus pré-pascal a pour noyau historique central le message des Béatitudes. Elles disent que le Royaume, c’est la priorité du cœur de Dieu, ce qu’il veut, les valeurs qu’il apprécie : Dieu comme un roi qui vient pour que sa volonté s’accomplisse sur terre comme au ciel. Elles disent que les pauvres sont heureux parce que la pauvreté qui les déshumanise sera extirpée d’Israël. La priorité du royaume est donc que la pauvreté cesse, que ceux qui pleurent puissent rire, que ceux qui ont faim puissent être rassasiés. Et c’est à nous d’assumer cette tâche.

 

 

A.GESCHE, Dieu pour penser Dieu, Cerf, 1994, p 124, citant J-P. SARTRE, les mots, coll.Folio, p 84

CONCILE VATICAN II, Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps, Centurion, 1967, n°19

J.L. SEGUNDO, Catéchisme pour aujourd’hui, chercher Dieu, Cerf, 1972, p19 à 24

Lc7/20

J.L SEGUNDO, Jésus devant la conscience moderne, Cerf, coll. Cogitation fidei n°148

J.L SEGUNDO, Le christianisme de Paul, Cerf, coll. Cogitation fidei n°151

J.L SEGUNDO, Qu’est-ce qu’un dogme, Cerf, coll. Cogitation fidei n°169

 

 


 

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Published by aubonheurdedieu-soeurmichele - dans fondamentaux de la foi
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commentaires

Else 07/02/2014 10:55

Encore une fois, un grand merci. C'est cette notion de Dieu libérateur que j'ai beaucoup de mal à faire passer auprès de mes enfants devenus adultes. Malheureusement, le caté qu'ils ont "subi" (
leur propre mot) leur a donnés une mauvaise image, de Dieu , je ne sais pas, mais en tout cas de l'Eglise...