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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 23:57

Je continue à pointer les différents composantes de l'anthropologie de la lettre encyclique Mulieris Dignitatem


Une anthropologie « révélée »

« Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai quel homme tu es ». Il y a bien un lien entre révélation et anthropologie. Mais à quel niveau ?

La lettre encyclique le rappelle en s’appuyant sur le Concile Vatican II : le Christ nouvel Adam « manifeste pleinement l’homme à lui-même » et tout le chapitre 1 de Gaudium et spes décline les conséquences anthropologiques de la foi chrétienne fondée sur l’homme (homo) à l’image de Dieu : être capable de Dieu et capable d’aimer ; la différence sexuelle comme expression du caractère de la communion des personnes et de la nature sociale de l’homme ; sa fragilité et division par le péché ; sa participation à la lumière de l’intelligence divine ; sa recherche et son amour du bien et du vrai ; la dignité de sa conscience morale ; la grandeur de sa liberté qui est un signe privilégié de l’image divine ; sa destination à une fin bienheureuse au-delà de l’épreuve de la mort. Ce chapitre 1 de Gaudium et spes s’achève par le numéro 22 cité plus haut intitulé, De Christo novo homine.

« Par son incarnation, il s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme  ( ipse enim, filius dei, incarnatione sua cum omni homine, quodammodo se univit)  mystère de l’homme que la révélation fait briller aux yeux des croyants. »

Tout ce chapitre 1er de GS éclaire le sens de l’existence humaine mais ne se veut pas une anthropologie particulière et encore moins une anthropologie différencié du féminin. La mention de la différenciation au n°12 est donnée comme sens du caractère social de l’humain. Cela m’amène à la question suivante : est-ce légitime, à partir du donné de la foi d’un sauveur masculin né d’une femme, vierge et mère, d’en tirer une anthropologie du masculin et du féminin ? Il fut un temps où l’on tirait de la Bible une cosmologie, ce qui, à l’époque moderne,  a introduit le conflit entre science et foi. N’est-ce pas la même dangereuse démarche qui anime cette Lettre encyclique ? Dangereuse pour les femmes et pour la crédibilité du magistère romain. Le magistère romain a renoncé à fondé bibliquement une cosmologie. Le temps n’est plus à la défense d’une création en 7 jours. L’accueil du principe de l’évolution des espèces inauguré par Darwin, commence à être reconnu. Pour ces questions relevant des sciences, le partage entre ce qui relève du comment est reconnu à la science, celle du pourquoi, de l’ordre de la foi. De même, il n’est pas possible de chercher dans la Bible une anthropologie révélée du masculin et du féminin, qui dirait de toute éternité ce qu’est une femme, ce qu’elle doit être et rester. Malheureusement la lettre encyclique relève encore de ce mode de pensée. Elle ne peut être reçue par les femmes qui luttent pour ne pas être enfermées dans des stéréotypes qui les empêchent de développer toutes leurs potentialités humaines.

 

 Gaudium et spes nous montre bien que la révélation se situe au niveau du sens de l’existence, d’une anthropologie fondamentale, homme (homo) image de Dieu, aimé et capable d’aimer, digne de respect. Cette anthropologie  dit le sens de l’existence humaine et de la destinée divine mais elle n’offre pas une anthropologie particulière, une science anthropologique révélée. Cette anthropologie particulière est à bâtir par l’expérience de tous et de toutes, chrétiens ou non.

 

Une anthropologie fondée sur une symbolique allégorique

Pour cette lettre encyclique, l’économie de la rédemption, un sauveur masculin né d’une femme,  relèverait de la révélation du plan de Dieu sur le féminin et le masculin. C’est une sotériologie qui informe une anthropologie du féminin et du masculin par une manière particulière de traiter le symbolique : une symbolique allégorisante.

Le symbole donne à penser. Il est donc légitime que dans la lettre aux Ephésiens,  l’union du Christ et de l’Eglise soit à l’image de l’union d’un homme et d’une femme. Faire de cette réalité humaine du mariage, un symbole de l’amour du Christ pour son Eglise est parfaitement juste. En écrivant cela Paul veut fonder une inégalité radicale dans le rapport Christ / Eglise  : le Christ est la tête de l’Eglise, elle est tirée de lui. Pour se faire comprendre, il utilise une réalité connue, pratiquée, acceptée  par tous dans la société qui est la sienne et que donc tous peuvent comprendre : la soumission de l’épouse au mari dans une société patriarcale. C’est une belle réussite catéchétique bien adaptée aux conditions sociales et culturelles de son temps. Nous savons qu’un symbole doit partir de réalités immédiatement lisibles pour pouvoir y lire un mystère de Dieu : la situation inégale des femmes par rapport aux hommes pouvait faire bien comprendre le rapport inégalitaire de l’Eglise par rapport au Christ. Le modèle contingent du rapport homme/femme permettrait de comprendre le modèle absolu du rapport Christ/Eglise : comme les femmes sont soumises à leur maris, l’Eglise est soumise au Christ.

L’erreur d’interprétation, c’est de faire fonctionner cette analogie en sens inverse. Le rapport Christ/Eglise, (légitime quant au rapport de subordination parce que de l'ordre de la Révélation), deviendrait le modèle du rapport homme/femme: puisque l’Eglise est soumise au Christ, les femmes devraient être soumises à leur maris. Nous avons là un bel exemple d'une « surdétermination d’origine religieuse affectant une structure sociologique contingente, lui conférant une valeur absolue que l’on retrouve encore dans la conception traditionnelle de la hiérachie familiale."

Nous avons vu que la lettre encyclique ne retient plus de ce symbole la soumission uniquement du côté de la femme. Mais elle garde le caractère féminin de l’Eglise face à la position masculine du Christ. Ici le symbole ne donne pas seulement à penser, (ce qui est légitime car nous sommes bien en tant qu’humains dans l’accueil d’un don qui nous vient du Christ), mais il devient déterminant de la vocation de la femme dans l’Eglise qui  ne pourrait pas assumer la vocation de représenter l’initiative du Christ.

Il est légitime pour parler de Dieu d’utiliser des images. Nous avons trace dans l’Evangile de leur utilisation. Pour parler de Dieu miséricordieux, Jésus emploie l’image d’un berger à la recherche de sa brebis, d’une femme à la recherche d’une pièce de monnaie, d’un père en attente de son fils. Dieu est décrit comme un berger, comme une femme, comme un père. Ici nous sommes dans l’ordre du symbole. Cela donne à penser une attitude de Dieu qui ne cesse de nous chercher et de nous attendre. Mais si nous remplaçons le terme « comme » par une identification : Dieu est un berger, est une femme, est un père, nous sommes alors dans une symbolique allégorique où il y a identification terme à terme. La lecture que fait Mulieris dignitatem du Christ époux relève de la symbolique allégorisante : identification terme à terme du Christ à l’époux, donc à l’homme( vir) et de l’Eglise à l’épouse, donc à la femme. Alors qu’en rigueur de terme la relation Epoux/Epouse donne seulement à penser une notion de fidélité amoureuse. Cette symbolique allégorisante se décline ainsi :

Christ= époux= principe masculin= les hommes concrets ;

Marie= épouse et mère= principe féminin=  les femmes concrètes. Avec cette symbolique allégorisante, le féminin et donc toutes les femmes ne peuvent qu’être dans une position seconde, réceptrice, uniquement du côté de l’humain, tandis que le principe masculin et donc tous les hommes se voient attribuer la position première, initiatrice, ayant part à la dimension divine du Christ.

Nous avons vu qu’il y a bien  rupture avec une anthropologie inégalitaire des sexes dans cette lettre encyclique. Mais l’inégalité est réintroduite dans la symbolique allégorisante du mystère de l’Eglise. Dans ce mystère, le féminin est remis à une place inégale. Comme un mystère de foi ne peut que s’incarner dans une réalité institutionnelle, le féminin ne pourrait pas représenter le Christ et ne pourrait que représenter l’Eglise. J. M Aubert a schématisé ce processus de la manière suivante :

tête      homme (vir), époux           Christ                  hiérarchie

Corps  femme     ,       épouse        Eglise                   fidèles

Le point de départ et premier niveau est un contexte social où la femme est en situation de soumission : «  Le mari est tête de sa femme. » ; le 2ème niveau est un transfert typologique de cette situation humaine au rapport de l’Eglise au Christ « comme le Christ est tête de l’Eglise ». Symbole réussi donc car pour être compris, il doit partir d’une situation humaine vécue et comprise par tous, une subordination des femmes considérée comme immuable, liée à l’ordre de la nature, donc bien adapter pour dire la relation inégalitaire de l’Eglise par rapport au Christ ; le 3ème niveau ne pouvant rester au seul plan mystique doit se réaliser dans une forme institutionnelle. Comment réaliser dans le visible de l’histoire le caractère de tête de l’Eglise qu’est le Christ ? Pour cela certains baptisés qui comme baptisés sont dans le corps du Christ doivent quitter « institutionnellement » cette posture féminine de l’Eglise pour être mis du côté de la tête qu’est le Christ, du côté du sacerdoce hiérarchique. Donc, comme au 1er niveau l’homme est chef de la femme, cette visibilité de la tête ne pourrait qu’être masculine. Cela peut se comprendre tant que le contexte de départ est réel (l’inégalité sociale de l’homme et de la femme). Que se passe-t-il quand la relation homme-femme ne signifie plus forcément un rapport inégalitaire ? A ce moment là cela n’est plus pertinent pour dire le rapport inégalitaire de l’Eglise par rapport au Christ, donc ne peut plus justifier aussi la structure institutionnelle de l’Eglise qui met uniquement le féminin du côté du corps, de l’Église, de l’épouse et donc uniquement du côté des fidèles.

« …une symbolique n’a de sens que lorsqu’elle part d’une donnée de fait comprise et acceptée par ceux auxquels elle est destinée ( sinon le symbole ne renvoie plus à rien, il est muet) à ce moment là il ne serait plus guère possible de justifier par cette antique symbolique révolue, la rigueur d’une structure institutionnelle et ses interdits. L’égalité actuellement reconnue (au moins en droit) entre l’homme et la femme demanderait à s’incarner par une similaire égalité dans l’institution  »

 

En comparant Mulieris dignitatem aux encycliques du 19ème siècle, on constate qu’elle s’oppose aux seconds sur la question de la soumission. Egalement elle s’oppose à la pensée classique concernant l’égale théromorphe chez la femme comme chez l’homme. Il y a donc des ruptures possibles dans le discours magistériel pour se libérer de discours discriminants.

Mais nous avons vu aussi qu’il reste une constante  concerne la typologie du Christ masculin face à une Eglise féminine.

Ces ruptures en légitiment d’autres et les fait espérer. Des progrès sont encore à faire.

 

Pour cela quel autre langage est possible ? A quelle condition ?  Ce sera l’objet  de la 4ème partie de mon étude

 

CONCILE VATICAN II, Constitution pastorale Gaudium et spes, L’Eglise dans le monde de ce temps , 22§ 1

Cerf, 1967

J.M AUBERT, la dignité de l’homme interpellée par la dichotomie sexuelle dans l’Eglise et la société, De dignitate hominis, mélanges offert à Carlos Josaphat Pinto de Olivivera, p 601

Idem p.602

Idem  p 604 

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Published by aubonheurdedieu-soeurmichele - dans Mulieris dignitatem
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