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23 juin 2012 6 23 /06 /juin /2012 23:32

Pour écrire une autre Mulieris dignitatem, il est d’abord nécessaire d’interpréter autrement l’Adam du livre de la Genèse. Nous avons vu que la masculinité d’Adam a fondé dans la tradition, une différence de subordination. Cette même masculinité, dans la lettre encyclique, fonde une typologie qui associe le masculin à Adam et au Christ, et le féminin à Eve et Marie. D’autres lectures aujourd’hui sont possibles pour qui Adam signifie l’Humain,  ce sera la présentation que je ferai du livre d’André Wénin ou celle de Litta Basset pour qui l’Adam masculin ne dit pas une volonté de Dieu mais un mal déjà là.

Il est ensuite nécessaire de  développer une autre conception de la révélation, pour cela je présenterai la pensée de J.L. Segundo pour qui la Bible n’est pas une « carrière de normes », une vérité digitale mais une vérité iconique, pédagogie de Dieu qui nous apprend à penser à travers des crises pour dépasser des solutions provisoires.

Il est encore nécessaire aussi à partir de la foi au Dieu trinitaire, selon la pensée de J.Moltmann,  de tirer toutes les conséquences de la tri-unité de Dieu  qui soient libérantes pour les femmes et les hommes, car certaines images qui font de Dieu un tout puissant au masculin, ne peuvent que conforter une situation de suprématie du masculin sur le féminin.

Il est enfin nécessaire de développer une autre anthropologie différenciée mais non discriminante du masculin et du féminin, ce que je ferai avec C.Ducocq.

4ème  partie : A quelle condition un autre langage sur le féminin est-il possible ?

Une autre lecture de la figure d’Adam

Nous avons vu que dans la théologie chrétienne classique, le texte de Gn 2 a été interprété dans le sens d’une création de l’humain en deux étapes : d’abord masculine, ensuite féminine tirée du masculin, et où le nom d’Adam se réfère au seul masculin. En continuant de penser aux enfants, un garçon au catéchisme pourra immédiatement s’identifier à ce Glébeux sorti des mains de Dieu, à qui il s’adresse, qui est son interlocuteur, à qui il donne pouvoir de nomination. Si on le fait prier devant la sculpture de Chartres qui représente le Christ créant Adam, il y verra son visage d’homme. Pour la fille, cette identification ne sera pas immédiate. Parle-t-on d’elle aussi dans ce Glébeux ? Plus globalement nous l’avons vu y compris dans le Nouveau Testament, traduction et interprétation de ce texte se sont conjuguées au service d’une image infériorisée des femmes.  L’encyclique Mulieris dignitatem ne remet pas en cause cette interprétation de l’Adam masculin. Ce qui lui permet de fonder sa typologie Adam-Christ nouvel Adam et sa convenance masculine et Eve-Marie comme paradigme du féminin.

Aujourd’hui, certains exégètes apportent des interprétations de ces textes pour les rectifier  dans un sens qui n’est plus dévalorisant pour les femmes.  Je présenterai pour cela deux travaux, un chez le catholique, André Wénin pour y trouver une traduction et une interprétation qui cherchent à être non-discriminantes. L’autre chez une auteure protestante, Litta Basset qui prend acte dans son livre Le pardon originel, (L.BASSET, Guérir du malheur, Albin Michel, 1999, p 266 à 272 )que ce Glébeux dans le texte est bien de sexe masculin, mais en fait une interprétation non-discriminante.

 

Adam, figure de l’humain, homme et femme. Adam, autant femme que homme et le drame de l’un qui se prend pour l’origine de l’autre.

André Wénin, (A.WENIN, D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain, Paris, cerf, 2007 et aussi : Vives femmes de la Bible, Bruxelles, Lessius, 2007   )traduit d’abord le mot Adam par  humain. Actuellement, dans la langue française, c’est ce que nous avons trouvé de mieux pour inclure féminin et masculin dans un même mot. Si nous adoptons cette traduction pour Gn 2-3, cela permet, dans une recherche d’anthropologie biblique, de décrire l’homme et la femme comme formé-es de la glèbe, recevant une haleine de vie, posé-es dans le jardin pour le garder et le travailler, entendant ensemble la parole d’ouverture à tous les arbres et celle de l’interdiction de l’arbre à connaître le bien et le mal.

« Et Adonaï Elohim modela ha ‘adam, poussière hors de ha’damah et il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’humain (ha’adam) devient un être vivant »( A.WENIN, D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain, Paris, cerf, 2007 p 57)

Si nous suivons la lecture inclusive d’A.Wenin, le verset 18 du chapitre 2 peut cependant nous arrêter et rendre difficile l’inclusion du féminin et du masculin dans cet-te Adam.

Même si on traduit par : "Le Seigneur dit: il n’est pas bon que l’humain soit seul", on peut se demander qui était cet humain seul ? La réponse de l’auteur est de considérer Adam comme l’Humain dont l’être n’est pas encore différencié sexuellement.

« Il faut préciser ici que jusqu’ici, l’humain qu’Adonaï Elohim a façonné n’est pas un homme mâle, au contraire de ce qu’impose à l’imagination du lecteur tant l’interprétation traditionnelle que la force de l’habitude. L’hébreu parle en effet de ha’adam « l’être humain » dont le narrateur a précisé en 1/27, qu’il est créé mâle et femelle. C’est avec raison, selon moi, que les anciens commentaires juifs, l’imaginaient comme un être double, androgyne » ( Idem p 70).

L’interpréter ainsi (et non comme un Adam masculin) comporte un enjeu anthropologique important. Pourquoi ? Parce que, dans cette interprétation,  Dieu s’adresse à lui et à elle, fait de lui et d’elle un-e interlocuteur-trice,   donne à lui et à elle, un pouvoir de nomination. Dieu l’associe donc  à son pouvoir. En donnant un nom, il-elle en devient maître-maîtresse. (G.VON RAD, La Genèse, Genève, Labor et Fides 1968)Si Adam est toujours cet-te humain indifférencié-e sexuellement, ce pouvoir est potentiellement celui des deux sexes. Si c’est l’Adam uniquement masculin, une lecture fondamentaliste peut se servir, s'est servi et se sert encore de lui, pour introduire une image du masculin différente du féminin, dans le sens d’un pouvoir de gouvernement qui n’est donné qu’à l’Adam masculin. C'est en tout cas une lecture non avertie des exigences critiques d'une éthique de l'égalité homme-femme. Cette interprétation a prévalu pendant des siècles au point d’oublier ou d’occulter l’Adam mâle et femelle de Gn 1. Telle n’est pas l’interprétation que suggère la traduction d’ A.Wenin.

« Dans le récit, il n’est ni homme ni femme. Ou les deux à la fois. Mais pour le Seigneur Dieu, un tel isolement n’est pas bon. C’est la relation qui fait vivre. »( A. WENIN, Vives femmes de la Bible, Lessius, 2007 p 11)

Très beau commentaire qui dit bien l’enjeu et le bienfait de cette différenciation voulue par Dieu et qu’il va opérer. La suite de son commentaire est encore plus novatrice. Après avoir déploré la malencontreuse traduction par « côte » alors qu’il s’agit de côté, Wénin en conclut qu’il s’agit d’une opération où

«  Adonaï Elohim coupe en deux un être humain jusque là indifférencié.  Le surgissement de la différence se fait au prix d’un double manque. D’une part, aucun des 2 partenaires de cette différenciation à cause du sommeil, n’aura accès à son origine, perte de savoir qui est prix à payer pour qu’il y est égalité. D’autre part, la différenciation se fait au prix d’une blessure, l’autre côté de soi est perdu, donc aucun des deux n’est complet. Cela fonde toute relation juste en ce que l’autre échappe radicalement et renvoie  sa propre image  d’être manquant, et sa différence lui renvoie qu’il ne sait pas tout et en tout cas, pas tout de l’autre. La relation devra donc se construire sur la base d’un consentement à cette double perte »( A.WENIN, D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain, Paris, cerf, 2007 p 75

Voilà ce qui devrait être une relation juste, pas seulement entre les hommes et les femmes, mais aussi entre tous les humains. Cependant la relation homme-femme est paradigmatique du consentement au  non savoir sur l’autre et au manque.  L’interprétation de Wénin peut aider à comprendre que ce double consentement est un acte de liberté. Vais-je ou non y consentir ? Cette question permet de comprendre l’analyse qu’il fait de la suite du texte et qui décrit un non-consentement du côté masculin et du côté féminin. Pour cela il interroge le cri d’exclamation de l’Adam masculin :

« Et l’humain se dit : CELLE-CI, cette fois, est os de mes os et chair de ma chair. A CELLE-CI il sera crié ishhah, femme, car ish, homme, a été prise CELLE-CI »( Traduction d’André Wénin idem p 76)

Sous l’apparence d’un émerveillement, il se cache une faute profonde à tel point, il me semble que dans une Bible traduite et commentée comme cela, nous pourrions avoir comme titre à partir du v.27 : « Le premier péché ». Il aurait pour premier auteur l’Adam masculin.

En effet ce qui est dit au v.23, à côté de son aspect positif, peut être questionné. Ce n’est pas une parole de dialogue, Adam ne dit pas : « Tu es os de mes os et chair de ma chair ». Il se parle à lui-même. La communication commence mal !  Il en fait l’objet de son discours. Il parle d’elle à la 3ème personne. Au contraire par trois fois, il la désigne avec un démonstratif : Celle-ci. « Elle est objet de son dire, il la prend dans son discours » ( Idem page 77) Mais peut-être encore plus grave, il se donne comme l’origine de « issah » : « Car de ys a été prise celle –ci ». Elle vient de lui. ( Une lecture psychologique pourrait y voir trace d’un « désir de maternité » que l’on peut constater chez certains  humains masculins. Désir de maternité ou revanche sur la dépendance maternelle ?) Cette déclaration se veut parole de savoir. Il croit savoir comment cela s’est passé, qu’elle vient de lui, et ne mentionne pas l’action de Dieu alors que le texte nous a bien dit que c’est Dieu qui est l’auteur de cette différenciation, que l’humain féminin comme l’humain masculin a été tiré comme lui de l’humain par séparation : lui d’un côté, elle de l’autre. Il croit savoir alors qu’il ignore tout puisque tout s’est passé dans un sommeil. Quelle aurait dû être la parole juste ? Peut-être interroger Dieu sur ce qui vient de se passer, sur le mystère accompli, et s’adresser à cette autre maintenant devant lui ?  On le voit ainsi reprendre connaissance en gommant ce qu’il ignore, à savoir l’action divine qui a fait de la femme un être singulier, différent de lui. On le voit aussi prendre sur elle un pouvoir que Dieu avait donné à l’humain sur les animaux, le pouvoir de nommer. Ce faisant il situe la femme par rapport à lui, venant de lui et lui appartenant (mes os, ma chair).

« C’est là un geste de convoitise…qui pousse l’humain a faire comme si la femme était sienne, comme si elle était sa chose, plutôt que de lui permettre d’être autre, hors de sa maîtrise , loin de ses prises »( Idem page 80)

Si on suit Wénin dans son analyse, on comprend mieux la manière dont une lecture biblique est toujours voilée par des présupposés. On va pointer le péché de la femme en Gn 3/6 et ne pas remarquer cet autre peut-être encore plus grave et qui n’a pas même besoin d’un tentateur extérieur !

Premier péché donc mais qui est aussi celui de la femme. Celui-là aussi a été voilé et combien il est nécessaire qu’il soit  dévoilé. Le péché, ici, au féminin, est le silence. Elle ne dit rien, se laisse dire. Se laisse prendre dans ce refus d’une vraie altérité, au profit du même. Elle se laisse nommer par un autre. Ce mutisme est autant refus de dialogue que le « parler à soi même » de l’humain masculin. Il dit un péché de soumission à l’injustice dont on est victime et donc une possible complicité avec son propre malheur. La femme ici le commet : par son silence elle accrédite la parole qui fait d’elle un objet dont on parle, au lieu d’être sujet parlant.

Le texte même, à partir du verset 25,  a l’air d’entériner cette situation.( Le glébeux et sa femme Gn2/24 et 3/8 ) En effet pour parler de l’humain masculin, le texte va simplement dire l’humain (l’Adam ou le Glébeux, ou l’homme selon les traductions), comme si le masculin était simplement l’humain à lui tout seul. Simplement  et c’est bien là la faute. Au lieu d’accueillir l’altérité comme un don, le manque comme l’espace d’une vraie rencontre, l’Adam masculin va se vivre comme le sexe premier, parfait, exemplaire et le féminin comme dérivé de lui. Ceci est au fondement de toute l’anthropologie classique qui va s’élaborer à partir d’une interprétation de l’Adam au masculin.

 

 

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Published by aubonheurdedieu-soeurmichele - dans Mulieris dignitatem
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