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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 09:43
Premiers pas dans les Exercices Spirituels

Vous désirez vous lancer dans l'aventure des Exercices Spirituels mais vous n'avez jamais franchi le pas?

D'excellentes conditions vous sont offertes pour le faire par cette retraite d'initiation avec un accompagnement personnel et des temps en commun.

 

du Vendredi 12 fév 2016 au Dimanche 14 fév 2016

au Centre spirituel du Cénacle de Versailles

Animés par Sr Josiane Grimmer, rc

et Sr Marie-Paule Peyronnaud, rc

 

Plus d’infos et inscription : http://www.ndcenacle.org/rubrique?lieu=4&proposition=1191&id=24

 

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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:19

La croix...ce n'est pas uniquement ce que vous croyez!

C’est le titre d’un spot pour présenter la nouvelle formule du journal

 

En attendant de faire une video du même style, voici :

La vie religieuse. Ce n’est pas uniquement ce que vous croyez !

 

Dans l'étonnement, beaucoup seraient de ...

on est habillé comme tout le monde et on s'achète nos fringues! ; on parle pendant les repas; on a des invités à notre table; chacune a sa chambre; on prends le train, le métro, le RER; on est sur facebook; on va au ciné; Et je pourrais encore préciser plein de choses, mais vous avez compris!

Bon, mais pas uniquement: ce que vous croyez et vous avez raison, on a une vie de prière, une vie communautaire, la passion que l'Evangile de liberté soit annoncé et vécu…

En savoir plus:http://www.ndcenacle.org

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 15:10

Témoignage de Cery, une réfugiée de Guinée. Elle nous raconte les raisons de sa fuite, son arrivée en France et comment se passe sa vie aujourd'hui en France, son pays d'accueil.

Cery a rencontré La Cimade sur son chemin qui l'a aidé.
 

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 21:37
Panorama: Entretien avec Cynthia Fleury

Une philosophe et psychanalyste à écouter.

Entretien trouvé sur le site de Panorama :

http://www.telerama.fr/idees/cynthia-fleury-etre-courageux-c-est-parfois-endurer-parfois-rompre,130495.php

 

Cynthia Fleury

Philosophe et psychanalyste, elle insiste sur l'importance pour chacun de construire son propre destin. C'est à cette condition que la démocratie sera sauvegardée.

Quand elle était jeune doctorante en philosophie, Cynthia Fleury rêvait à une existence en retrait, consacrée à la recherche et à l'écriture, loin du brouhaha de la cité... La vie en a décidé autrement, et la jeune femme a progressivement appris à occuper le devant de la scène. Pour s'engager tous azimuts. La petite quarantaine, habituée des débats et appréciée des médias pour son verbe tranché et la clarté de sa vision, Cynthia Fleury cumule aujourd'hui les activités : chercheur en philosophie politique et psychanalyste, elle enseigne à l'American University of Paris. Membre du Comité consultatif national d'éthique, elle fait également partie du think tank de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme et intervient dans le cadre de la cellule d'urgence médico-psychologique de Paris (Samu). Depuis ces différents postes d'observation, la philosophe constate les dérives et les dysfonctionnements propres à l'individu et à la démocratie, à l'heure où, la crise aidant, chacun se replie sur soi. Comment y remédier ? Comment remettre le sujet au cœur du collectif ? C'est à ces questions brûlantes que s'attelle son nouvel essai, Les Irremplaçables, qui prolonge la réflexion entamée dans Les Pathologies de la démocratie et La Fin du courage.

 

Pourquoi ce titre, Les Irremplaçables, qui oriente le lecteur vers un horizon romanesque ?

La littérature est bien plus puissante que la philosophie puisqu'elle ne produit pas de discours dogmatique, figé. Avec ce titre romanesque, j'ai voulu évoquer le récit de soi, la puissance créatrice de chacun. Un être irremplaçable est en effet quelqu'un qui s'engage dans un processus d'individuation, autrement dit dans la construction de son propre destin. Le livre est publié au sein de la collection Blanche de Gallimard qui, en dehors de la fiction, a toujours connu une tradition d'existentialisme philosophique, avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, etc. Cela faisait sens d'investir le thème de l'irremplaçabilité de façon existentielle et ouverte, alors que la théorisation philosophique donne un sentiment de clôture. L'enjeu, c'était d'entrer dans cette dynamique d'engagement et de créer une responsabilité pour chacun de nous : comment ce destin individuel alimente-t-il un destin plus collectif ? Voilà la question essentielle.

 

Vous vous inscrivez dans le champ de la philosophie politique ; la démocratie est au centre de votre réflexion.

Oui, et les irremplaçables, au départ, c'était pour moi les démocrates. Si je parle précisément d'engagement, c'est que je ne vis pas dans cette illusion de la pérennité démocratique. A l'heure où les intégrismes, les fascismes et les populismes prolifèrent, le souci de la durabilité démocratique apparaît ; comment protéger la démocratie ? Comment fait-on pour que les individus aient le souci de conserver l'Etat de droit ? Je me suis rendu compte qu'un individu qui n'a pas travaillé à faire émerger une juste individuation ne se souciera pas de préserver la démocratie. Le souci de soi et le souci de la cité sont intimement liés.

 

De quelle façon ?

L'individuation et la démocratie fonctionnent à mes yeux comme un ruban de Möbius, comme les deux faces d'une même réalité. Bien sûr, l'Etat de droit produit les conditions d'émergence d'un individu, mais il ne perdure qu'à la condition d'être revitalisé, réinventé, réformé par les sujets libres. Si l'Etat de droit ne demeure qu'une réalité formelle, il entraîne une déception considérable qui le met en danger. Il doit donc s'incarner, et ce corps de l'Etat de droit, c'est celui des différents individus qui le composent. Mais, ces dernières années, le néolibéralisme a défiguré l'Etat de droit et désingularisé les sujets. L'Etat de droit signe là son arrêt de mort : car seul un sujet bien individué se soucie de le protéger, et non pas le sujet aliéné que l'on côtoie actuellement.

 

 

Vous évoquez ainsi la dérive « entropique » des démocraties contemporaines. De quoi s'agit-il ?

En thermodynamique, l'entropie mesure l'état de désordre d'un système : elle croît lorsque celui-ci évolue vers un désordre accru. Or, depuis une trentaine d'années, les démocraties occidentales sont traversées par une dynamique de travestissement, de marchandisation délirante et sans précédent, qui fait de nous des entités interchangeables, remplaçables, mises au service de l'idole croissance. Chacun peut en faire l'expérience, que ce soit dans l'univers de la finance, de la consommation, de l'écologie, à travers tous ces phénomènes de captation, de rationalisation extrême, de rentabilité outrancière qui ne s'interrogent ni sur leurs présupposés ni sur leurs attendus. Mais l'expression d'entropie démocratique, c'est encore autre chose, cela renvoie au désordre interne de la démocratie, à ses dysfonctionnements qui relèvent de sa nature même. Cela, Tocqueville l'a parfaitement analysé en définissant ainsi la démocratie : de bons principes, théoriquement justes et éthiquement acceptables, qui produisent des effets pervers. La construction de l'Etat de droit, c'est l'aventure de ce fossé entre les principes et les pratiques.

 

Pourriez-vous donner un exemple ?

Chez Tocqueville, les principes se changent en passions ; ainsi, la passion du principe d'individuation, c'est l'individualisme. Le sujet individualiste est passionné par lui-même, autocentré, replié, grisé par l'ivresse de soi, alors que le sujet individué met en place un regard sur le monde extérieur, déploie et assure un socle, une assise, qui lui permet d'entrer en relation avec ce qui l'entoure. L'aventure de l'irremplaçabilité, la voie de l'individuation, ressemble ainsi sous maints aspects à celle de la dépersonnalisation. Il ne s'agit pas de devenir une personnalité, d'être dans la mise en scène de l'ego. L'enjeu est au contraire relationnel : il s'agit de se décentrer pour se lier aux autres, au monde, au sens.

 

Comment accéder à cette individuation ?

Faire advenir du temps pour soi n'est pas gagné d'avance. C'est une exigence permanente. Pour se connaître soi-même et accéder à la qualité de présence qu'il doit au monde, le sujet doit passer par trois dynamiques de connaissance et de comportement, qui sont autant d'épreuves du feu : l'imagination, la douleur et l'humour. Avec la première, l'imaginatio vera, le sujet produit une imagination vraie, qui est « agente », qui crée du réel. Cette faculté de l'âme et du cœur, aux confins du monde sensible et du monde intellectuel, est une puissance de création inouïe. A cet égard, l'espace imaginaire, littéraire, est vraiment l'espace de configuration du réel ; il n'est en rien déréalisant, comme on le croit parfois. C'est lui qui nous permet de verbaliser et de comprendre ce qu'est le réel. La deuxième faculté, le pretium doloris,soit le prix de la douleur, nous enseigne que le geste de la pensée a un prix et que l'accès à la vérité peut être une expérience douloureu­se. Le procès de Socrate en est le symbole même : connaître et se connaître impliquent d'être en risque.

 

Qu'en est-il de l'humour ?

La vis comica, la force comique, opère un effet de décentrement, de distanciation qui fait surgir la conscience réflexive. La puissance de l'humour nous permet d'attraper l'absurdité du réel, ainsi que notre propre insuffisance et manque. Alors qu'on découvre l'absolue inanité, vanité, stupidité du sujet, on parvient quand même à en faire quelque chose. Cela est essentiel dans le processus d'individuation, qui est d'abord une conscience du manque, alors que l'individualisme, infatué par sa pseudo-toute-puissance, a totalement oublié qu'il était manquant. L'individuation, c'est une épreuve du réel, un accès à la vérité. C'est un dire qui s'oblige et non qui oblige, et qui rend ainsi le sujet fidèle à lui-même, irremplaçable. C'est une parole donnée, un effort que déploie l'individu pour se lier au discours qu'il énonce.

 

Le courageux, au centre de votre essai La Fin du courage, c'était déjà pour vous un sujet irremplaçable ?

Oui, irréductible aux autres, puisque le courageux ne délègue pas à d'autres le soin de faire ce qu'il y a à faire. Dans La Fin du courage. La reconquête d'une vertu démocratique, je montre comment l'éthique du courage est un moyen de lutter contre l'entropie démocratique. Cette vertu, qui réarticule l'éthique et le politique, est tout à la fois un outil de protection du sujet et de régulation des sociétés. Dans l'intimité profonde que le sujet courageux entretient avec sa conscience, il y a la qualité d'un engagement public, pour les autres. On peut être seul, voire contre les autres, quand on fait un acte courageux, mais ce geste préserve toujours une qualité de lien avec la communauté. Dans la vie de tous les jours, être courageux, c'est parfois endurer, parfois rompre ; c'est quitter un travail quand on est empêtré dans une situation perverse. Sur un plan plus historique, la palette va des leaders politiques commeNelson Mandela aux lanceurs d'alerte d'aujourd'hui.

 

“Il n'y a pas de projet démocratique sans projet éducatif”

 

Individuation, courage : vos recherches croisent l'individuel et le collectif, la psychanalyse et la philosophie politique. Comment êtes-vous devenue psychanalyste ?

J'ai d'abord commencé une analyse assez jeune, vers l'âge de 17 ans. Je n'avais alors pas du tout en tête l'idée de devenir analyste ! Puis mon travail d'enseignant-chercheur en philosophie politique s'est fixé sur la question des dysfonctionnements, notamment au moment où j'ai écrit Pretium doloris et Les Pathologies de la démocratie.Réfléchissant à la souffrance au travail et aux passages à l'acte qui l'accompagnent parfois, j'ai été amenée à collaborer avec des médecins du travail, des cliniciens. J'ai eu envie de sonder de façon plus directe la parole de l'individu. C'est ainsi que je suis devenue psychanalyste. J'ai commencé mes sections cliniques en 2007 et reçois des patients de façon régulière depuis 2009. Je me suis vite rendu compte que les séances étaient consacrées à un discours sur le réel, sur la société : le travail, la mondialisation, le terrorisme, les religions, etc. Il fallait creuser pour retrouver un discours sur les parents, sur la famille.

 

Quelle place cette activité tient-elle dans votre quotidien ?

Je consulte toutes les fins de journée et les week-ends. C'est une partie déterminante de mon travail aujourd'hui, et cela viendra s'infiltrer encore davantage dans mon écriture à l'avenir. J'ai le sentiment que ce sur quoi je cherche le matin ou ce sur quoi j'enseigne l'après-midi, le soir, je l'entends formulé d'une autre façon, plus clinique, comme si la philosophie soudainement se dotait d'un terrain, alors qu'elle n'en a généralement pas. L'entropie démocratique dont nous parlions, j'en mesure chaque jour les effets en tant que psychanalyste : les individus se sentent découragés, broyés par l'Etat de droit qui serait censé les protéger. En prendre conscience, c'est déjà s'en extraire.

 

Le fait d'être une philosophe assez médiatisée influence-t-il votre travail de psychanalyste ?

Cela interfère nécessairement, avec des résultats très différenciés selon les patients. Avec ceux qui vous connaissent déjà, un phénomène de transfert vous précède. Or le transfert, soit les projections émotionnelles que l'analysé fait sur l'analyste, c'est quasiment magique... Même si cette situation nécessite des réajustements, elle peut être très efficace car elle donne tout d'un coup une espèce de vitesse à l'analyse, vu que tout un travail s'est fait ailleurs. A l'inverse, il y a ceux qui ne vous connaissent pas en dehors du champ confessionnel de la séance et qui vous redécouvrent ensuite dans un champ du social et, là, les réactions sont diverses. Comme nous vivons une époque en mal de reconnaissance, cela me semble plutôt aider ; il y a là aussi un phénomène de transfert — mon psychanalyste étant reconnu, je me sens moi-même pris dans cette sphère de reconnaissance. Ce sont des quiproquos, des malentendus, mais ce n'est pas grave, ce sont toujours des portes d'entrée dans l'analyse. Cela est très vrai pour les jeunes patients de moins de 18 ans, avec qui c'est toujours compliqué car, si certains viennent d'eux-mêmes, d'autres le font parce que leurs parents le souhaitent.

 

La fin des Irremplaçables est consacrée à l'éducation. Pourquoi ?

Il n'y a pas de projet démocratique sans projet éducatif, tout à la fois familial et social. Si intime soit-elle, liée à l'amour irremplaçable qui unit parents et enfants, l'éducation reste l'entreprise publique majeure. A cet égard, le temps de la transmission est un temps très particulier, un temps qui s'étire. Les enseignants le savent bien : vous avez deux heures seulement, vous avez le sentiment que c'est ridicule, mais, en fait, on bascule dans un autre espace-temps qui est un espace symbolique. Il s'est joué là un déclic, le début de quelque chose ; l'attention, l'autonomisation, l'émancipation, la conscience critique. C'est dans cet espace que surgissent les prémices de l'individuation. Il ne faut toutefois pas se leurrer : cela nécessite du travail, de la discipline. La discipline, ce n'est pas de la soumission qui nous transforme en mouton, en chaînon, en suiveur : c'est un savoir-faire, un geste technique, une manière d'être, qui nous rend plus libres.

Entretien avec Juliette Cerf

 

Cynthia Fleury, quelques dates

1974 : Naissance à Paris.
2000 : Thèse de philosophie sur la « métaphysique de l'imagination ».
2005 : Publie Les Pathologies de la démocratie.
2010 : Chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. Publie La Fin du courage.
2013 : Membre du Comité consultatif national d'éthique.

 

Les Irremplaçables, éd. Gallimard, 218 p., 16,90 €.

La Fin du courage, éd. Le Livre de poche, 192 p., 6,60 €.

 

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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 20:46
Invité-es: Katrin Agafia, la cananéenne ou l'audace des presque rien Marc 7/24-37

24 En partant de là, Jésus se rendit dans le territoire de Tyr. Il était entré dans une maison, et il ne voulait pas qu’on le sache. Mais il ne put rester inaperçu : 25 une femme entendit aussitôt parler de lui ; elle avait une petite fille possédée par un esprit impur ; elle vint se jeter à ses pieds. 26 Cette femme était païenne, syro-phénicienne de naissance, et elle lui demandait d’expulser le démon hors de sa fille. 27 Il lui disait : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » 28 Mais elle lui répliqua : « Seigneur, les petits chiens, sous la table, mangent bien les miettes des petits enfants ! » Alors il lui dit : 29 « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » 30 Elle rentra à la maison, et elle trouva l’enfant étendue sur le lit : le démon était sorti d’elle.

31 Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole. 32 Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui. 33 Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. 34 Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Ephata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » 35 Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement. 36 Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. 37 Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Sans la fatigue, tout serait faux, tout sonnerait faux : Ses pas, Son regard, Ses mains tendues, Sa vie, Sa mort, Son humanité. Sans la fatigue, Sa divinité ne serait qu’un concept, une idée ; et en Lui, le ciel et la terre ne se seraient jamais retrouvés. Oui, Jésus a été fatigué : fatigué de toutes ces menaces déguisées en mensonges, fatigué d’avoir à sans cesse se justifier d’aimer, fatigué d’être réduit à un simple faiseur de miracles, fatigué de ne pas être aimé pour ce qu’Il était en vérité.
Et parfois, quand on est trop fatigué de vivre et d’aimer, on s’enfuit loin, au nord, vers des terres étrangères qu’on espère plus hospitalières. Et pour ce long voyage, nos pas s’habillent de silence : on préfère être sourds et muets plutôt que de souffrir. On préfère se cacher plutôt que de mourir. On pense qu’à cette distance, rien ne pourra plus nous arriver.

Jésus en est là, lorsqu’une femme, une cananéenne, vient à sa rencontre sur cette terre étrangère où il s’est abrité. Cette terre, elle la connaît bien : elle a dû l’embrasser, le jour où la vie de sa fille a basculé ; terre dévastée par tant de larmes d’impuissance ; terre piétinée par tant de rêves d’espérance. C’est sur cette terre qu’elle a appris à se baisser pour ramasser ces « presque riens », ces petites miettes de pain, toutes gorgées d’Amour et de beauté. Et c’est sur cette terre que Jésus se tient, engourdi de fatigue et égaré en lui-même jusque dans sa façon de s’adresser à elle. Mais la cananéenne n’a pas peur de ces mots-là, de ces mots maladroits ; cela fait longtemps qu’elle les a traversés : son humour les enjambe et sa poésie les regarde s’envoler. Elle a le culot de tous ceux qui osent tenir dans leurs mains, ces petits riens, comme autant d’éclats d’une invisible bonté. Formidable petit bout de femme qui se risque à prendre Dieu par la main pour L’aider à habiter son propre destin. Ses mots à elle, ouvrent les portes d’une cachette, que Jésus croyait bien fermée. Comment ne pas entendre là, enfoui dans le grand silence, l’humble balbutiement de cet « Ephata »qui parcourt le monde depuis la nuit des temps. Et, Jésus se laisse toucher, jusque dans Sa fragilité, par celle qui en ce lieu, l’a déjà précédé.

Plus besoin de s’enfuir ou de se cacher, Jésus retourne alors sur sa terre, celle où Il est né, avec pour tout bagage ce mot, Ephata, comme un trésor urgent à partager. A l’exemple de cette femme qu’il vient de rencontrer, Il s’aventure à son tour aux côtés d’un sourd-muet. Il se risque alors à des gestes simples, presqu’enfantins, des gestes qui n’ont l’air de rien : ses doigts enfoncés dans les oreilles, sa salive déposée sur la langue ; et porté par Son souffle, un seul mot, inonde soudain le silence… impatient de poursuivre son chemin …« Ephata, ouvre-toi ».

Parfois, souvent, la fatigue nous prend et nous pousse loin, au nord, vers des terres étrangères. Et là, vidé, dépouillé de fond en comble, nous n’avons d’autres choix que de nous laisser faire car il ne nous reste plus rien, que des miettes de pain. Se laisser faire, c’est consentir à se baisser parterre, pour y contempler la Lumière enfouie, là, dans un pauvre petit bout de pain. Se laisser faire, c’est écouter le silence, pour y cueillir quelques mots de tendresse et les garder, serrés fort, dans le creux nos mains. Se laisser faire c’est accepter qu’un Ephata se lève, sur nous, chaque matin comme un appel à naître et à poursuivre le chemin.

Alors, à notre tour, nous pourrons toucher du doigt, l’oreille, le cœur, de tous ceux qui se sont égarés loin, au nord, sur cette terre étrangère, pensant s’y abriter. Et de notre bouche s’échappera un soupir, un « ouvre-toi », comme la vibrante promesse d’un possible ailleurs, là, juste au-dedans de soi.

Oui, quel magnifique chemin, ouvert par cette femme, cette cananéenne ! Elle s’est risquée à vivre et à aimer. Elle s’est risquée à renaître. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, sa résurrection - notre résurrection- a commencé par un pas grand-chose, un petit rien, une miette de pain, dans laquelle Dieu s’était abrité, et qui ne demandait qu’à être ramassée.

Katrin Agafia

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 23:42
Homélie de Sr Michèle: des noces à Cana, 2ème dim TO

Dans l’Evangile de Jean au chapitre 2 verset 1 à 12

[1] Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus y était.

[2] Jésus aussi fut invité à ces noces, ainsi que ses disciples.

[3] Or il n'y avait plus de vin, car le vin des noces était épuisé. La mère de Jésus lui dit : "Ils n'ont pas de vin."

[4] Jésus lui dit : "Que me veux-tu, femme ? Mon heure n'est pas encore arrivée."

[5] Sa mère dit aux servants : "Tout ce qu'il vous dira, faites-le."

[6] Or il y avait là six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs, et contenant chacune deux ou trois mesures.

[7] Jésus leur dit : "Remplissez d'eau ces jarres." Ils les remplirent jusqu'au bord.

[8] Il leur dit : "Puisez maintenant et portez-en au maître du repas." Ils lui en portèrent.

[9] Lorsque le maître du repas eut goûté l'eau changée en vin - et il ne savait pas d'où il venait, tandis que les servants le savaient, eux qui avaient puisé l'eau - le maître du repas appelle le marié

[10] et lui dit : "Tout homme sert d'abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent !"

[11] Tel fut le premier des signes de Jésus, il l'accomplit à Cana de Galilée et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.

[12] Après quoi, il descendit à Capharnaüm, lui, ainsi que sa mère et ses frères et ses disciples, et ils n'y demeurèrent que peu de jours.

 

Pour mieux entrer dans la compréhension de ce texte des Noces de Cana, il nous faut le « décoder » à la lumière de la première Alliance.

Il est question de vin : comme le blé et l’huile, son abondance est signe de fidélité à l’Alliance avec Dieu.

Cela se passe pendant une noce : les noces humaines sont signes du lien d’amour de Dieu avec son peuple.

Enfin, nous sommes à un repas : « La connaissance de Dieu enivre et nourrit » (Pr 9/1-6.) Jésus donne le vin ici et ensuite le pain (Jn 6). C’est à dire qu’il donne une connaissance de Dieu savoureuse qui nourrit et comble ceux qui Le cherchent.

Ce n’est pas l’heure, dit-il à Marie. Oui, car son heure sera celle de la croix, mais cela l’anticipe et l’annonce : croix où Jésus scelle Ses noces, le signe indélébile de Son amour, là où Il donnera tout : sang, eau et souffle. Le véritable époux de ces noces, c’est Lui.

Devant un tel visage de Dieu, il nous est possible d’entendre la parole de Marie : « Quoi qu’Il vous dise, faites-le ! »

Infinie confiance : ce qu’Il peut dire, vouloir nous dire, ne peut être que de bonnes choses, le vin de la fête, le pain de la route. C’est d’ailleurs à cela qu’on peut reconnaître Sa voix et la distinguer de ce qui n’est pas de Lui : ce qu’Il nous dit ne peut être qu’augmentation de vie, de force, de paix. Entrons dans cette confiance avec Marie.

 

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 12:05
Oser la rencontre pour goûter la paix

Vivre ensemble en pleine diversité ( de styles de vie, de cultures, de religions…) est un défi vital pour bâtir la paix.

Une journée de session pour réfléchir, échanger, nous enrichir d'enseignements de de témoignage.

Cultiver le goût de l'autre, repérer des pistes pour accueillir l'autre différent tout en restant soi-même.

Au centre spirituel du Cénacle à Versailles,

samedi 6 février de 09h30 à 17h


Animé par :

Sr Geneviève Comeau, xavière et une équipe Cénacle.

 

http://www.ndcenacle.org/rubrique?lieu=4&proposition=1203&id=24

 

 

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 14:24
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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 23:37

Yunus Emre, né en 1238 et mort en 1320, est l’un des plus grands poètes du soufisme. Il est le plus aimé des écrivains de langue turque. Le Diwan, recueil de 300 poèmes spirituels offre à Pierre Éliane l’occasion de nous faire vivre une nouvelle découverte. Ces poèmes, beaux et simples, nourris de la nature et de la vie quotidienne, disent le dialogue intense, le cœur à cœur amoureux et parfois ironique, entre Dieu et l’homme.

« l’univers est en dieu
mais dieu ne se voit pas cherche-le en toi-même
il n’est pas différent de toi »

Une nouvelle fois, de sa voix intimiste aux accents rocailleux, Pierre Éliane surprend et force le respect par ses mises en chanson folk-rock de ce grand poète mystique.

http://www.monthabor.com/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=17&Itemid=212

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 16:29
Adrien Candiard : Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien)

Adrien Candiard : Comprendre l’islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien)

 

Une conférence donnée le 21 novembre 2015 par Adrien Candiard que vous pouvez trouvez sur :

https://www.facebook.com/notes/adrien-candiard/comprendre-lislam-ou-plut%C3%B4t-pourquoi-on-ny-comprend-rien/10156260954685603

 

Merci à tous d’être venus ce soir, malgré le découragement, malgré la peur, malgré aussi l’avalanche de discours qui nous tombe dessus depuis vendredi. Tout le monde a un avis à donner, tous les experts se précipitent, les micros se tendent, les réseaux sociaux bruissent d’analyses, de coups de gueule, de témoignages poignants, de théories farfelues, d’encouragements poétiques. J’avoue que, malgré une pente naturelle à m’exprimer plus souvent qu’à mon tour, cela me donne surtout envie de me taire. Parce que « tout discours est fatigant », comme dit l’Ecclésiaste ; parce qu’il faut reformer un peu, après un tel bouleversement, son humus intérieur ; parce que je sais qu’il faut du temps pour commencer à penser, et que cinq jours ne sont rien, surtout après un choc pareil ; surtout, enfin, parce que je n’ai pas de solution intelligente à proposer et que je crains d’ajouter encore du bruit au bruit. Comme si nous n’avions pas eu assez de vacarme.

Pourtant, me voilà, et pas seulement pour honorer l’engagement pris après l’amicale invitation du Père Laurent, que j’ai connu quand j’étais lycéen – il était déjà prêtre, en ces temps lointains. Comme islamologue, membre d’un centre de recherche, l’Idéo, spécialisé sur l’islam, je me sens en ces jours une certaine responsabilité. Je n’ai pas la naïveté de penser que l’islam est une clef universelle qui ouvre la serrure de tous nos questionnements angoissés ; mais enfin, il faut que chacun s’y mette dans son domaine : la géopolitique, l’histoire, la sociologie, la psychiatrie mais aussi la théologie musulmane. Car mon domaine, l’islam, n’est sans doute pas le moins opaque.

On ne peut pas dire qu’on n’en parlait pas. Avant l’attentat contre Charlie hebdo et l’hyper-casher en janvier, déjà, il n’était question que d’islam. Depuis des années, nous sommes abreuvés d’informations et d’opinions sur l’islam. L’actualité tragique du monde comme les mutations profondes de la société française, tout ne cesse de pointer vers cet islam auquel journaux, sites Internet et émissions de télévisions consacrent tant de décryptages. Il sortait tous les mois trois essais sur l’islam, et je pense que la concurrence va s’intensifier. Déjà, il ne s’agissait pas de comprendre l’islam parce que le sujet est intéressant, mais parce qu’il inquiète. La vraie question, c’est : faut-il avoir peur ? L’islam, avec son milliard de croyants, en veut-il vraiment à notre mode de vie et à la paix dans le monde ? On comprend que la réponse à cette question soit vitale. J’imagine aussi que certains, parmi nous sans doute ce soir, ne se posent déjà plus la question et écartent d’une main rageuse toutes les finasseries de spécialistes dans mon genre. À quoi bon ? Est-ce que l’islam ne vient pas de révéler son vrai visage ?

Je comprends cette envie d’aller vite, de frapper fort, de ne pas faire nécessairement dans la dentelle. Mais je crois aussi que si nous ne voulons pas ressembler à Daech, alors, passée l’émotion légitime, il faut réfléchir, prendre le temps de comprendre. Or justement, l’islam semble, de ce point de vue, bien difficile à comprendre.

Et c’est là tout le problème : plus on explique, moins on comprend. La masse des pièces à charge et à décharge rend le dossier toujours plus incompréhensible. Les articles et les prises de position semblent ne jamais aboutir au moindre résultat un peu clair. Tous ces gens ont l’air bien informés, et ils ne parviennent pas à se mettre d’accord. Les uns disent que l’islam est une religion de paix, et que les barbares qui s’en réclament la pervertissent évidemment (« cela n’a rien à voir avec l’islam », « ces gens n’ont jamais lu le Coran ») ; ils citent, pour nous en persuader, de beaux versets du Coran qui invitent au respect et à la tolérance, ou qui interdisent la violence. D’autres, avec le même aplomb, nous disent que l’islam est évidemment une religion violente, et ils nous citent des versets insupportables tirés du même Coran. Qui a raison ? Pourquoi ne peut-on pas les départager une bonne fois pour toute, en ouvrant le livre ? Pourquoi peut-on dire sur l’islam tant de choses contradictoires et apparemment fondées ?

Mon ambition ce soir n’est pas de tout vous expliquer. D’abord, malgré quelques années d’études sur la question, je suis très loin d’avoir fait le tour de l’islam. Alors vous promettre que nous pourrions le faire en une heure serait évidemment mensonger. Mais j’aimerais, pour faciliter nos efforts de compréhension, essayer de voir pourquoi il est si difficile de se faire une idée simple sur l’islam. Si nous comprenons pourquoi nous n’y comprenons rien, ce sera déjà une première étape.

 

Je crois d’abord que deux erreurs courantes empêchent d’y comprendre quoi que ce soit. La première, c’est de croire que l’islam existe ; la seconde, de croire qu’il n’existe pas.

Rassurez-vous, je m’explique un peu plus précisément. La première erreur, croire que l’islam existe, c’est croire d’abord que les musulmans ne sont que des musulmans ; que leur identité religieuse recouvre tout le reste : opinions politiques, solidarités nationales ou ethniques, culture, fantaisie… Un ingénieur musulman pense-t-il comme un ingénieur ou comme un musulman ? Tout cela est évidemment plus complexe. J’ai fait profession de suivre le Christ, d’y consacrer ma vie, mais je ne suis pas dupe : mon christianisme est loin de tout expliquer de mes réactions, de mes idées, de mon attitude, parce que je suis quelqu’un de compliqué. Pourquoi les musulmans seraient-ils plus simples ? Quand bien même, comme certains l’affirment, l’islam serait une religion totale, englobant tous les aspects de la vie, quand bien même l’islam aurait cette ambition, elle serait à peu près irréalisable dans la pratique. Milieu familial, déterminisme social, vie sexuelle, disposition nerveuse, les facteurs sont innombrables, et les convictions théologiques n’en sont qu’un parmi d’autres. Même pour les musulmans, même pour les fanatiques – qu’ils le veuillent ou non. Ce serait leur faire trop d’honneur, il me semble, que de les croire sur parole quand ils se disent mus par de simples préoccupations religieuses.

Renoncer à croire que l’islam existe, c’est aussi ouvrir les yeux sur l’extrême diversité des manières de vivre l’islam. La diversité est culturelle, de l’Indonésie au Sénégal, même si l’islam arabe, celui dont nous sommes le plus familier, garde une autorité morale importante. Mais la diversité est aussi théologique. Il y a bien sûr la grande division, qui est aujourd’hui la principale source de violence, entre sunnites et chiites : la séparation est ancienne, mais ce n’est que récemment qu’elle semble atteindre un point de non-retour qui déstabilise tout le monde arabe. Mais cela va plus loin. Les points d’accord entre tous les musulmans du monde sont au fond très peu nombreux : croire qu’il n’y a qu’un Dieu, que Mahomet est son Prophète, que le Coran témoigne d’une manière ou d’une autre de la volonté de Dieu pour les hommes, qu’un Jugement divin nous attend au dernier jour. C’est à peu près tout. Dès qu’on essaie d’entrer dans davantage de détail, d’expliciter un peu une de ces formulations sommaires, la diversité saute aux yeux. Prenez une question comme celle, brûlante, du jihād, la fameuse guerre sainte, incontestablement mentionnée dans les sources islamiques. Un salafiste de Daech vous dira que c’est une obligation individuelle et que chacun doit aller tuer au plus vite tous les mécréants, les non-musulmans comme les faux musulmans (ceux qui ne sont pas de leur groupe), par des attentats au besoin. Un juriste classique vous dira qu’il s’agit d’une obligation collective, et non individuelle, et qu’elle ne peut être accomplie que par l’autorité politique légitime, certainement pas par le premier venu se croyant investi d’une mission ; et il ajoutera le plus souvent que le jihād est défensif, qu’il vise à défendre les territoires musulmans contre les agressions, et non à agresser. Enfin, un soufi vous expliquera que le véritable jihād, c’est la guerre contre le péché, contre nos passions mauvaises, et qu’il s’agit donc d’ascèse et de travail sur soi. Et entre ces trois positions bien distinctes, que de nuances il faudrait présenter (le terroriste ne fait pas l’unanimité, loin de là, chez les salafistes, et certains soufis sont favorables à la lutte armée) ! Qui a raison ? Qui est plus musulman que les autres ? Bien malin qui peut le dire. Notre choix serait dicté par nos préférences (on favorisera le soufi parce que cela nous paraît plus gentil, et nous permet donc de « sauver » l’islam) ou nos angoisses (le salafiste aurait raison, parce qu’ainsi au moins, nous serions fixés). Il faut commencer par ne pas choisir et accepter que cette diversité existe, irréductible.

Vous allez me dire que j’exagère et qu’il y a, tout de même, un islam un peu objectif : celui du Coran. Les musulmans peuvent bien dire ce qu’ils veulent, mais pour découvrir le « vrai visage » de l’islam, pour en capturer l’essence et juger sur pièces du danger qu’il nous fait ou non courir, il suffirait d’aller à la source et de lire les textes fondateurs. Le procédé semble très simple, mais il va vite tourner court. Tout d’abord, le Coran est un texte à peu près incompréhensible. Certains de ses versets sont très clairs, mais le livre lui-même est extrêmement difficile. Le sens même des mots arabes dans ce texte très ancien est, dans beaucoup de cas, absolument conjecturel. Et même lu en traduction, c’est-à-dire après un choix d’interprétation, il reste mystérieux. Ceux qui vous disent que le Coran est très clair ne l’ont manifestement jamais ouvert. Je fais chaque année cette expérience avec des étudiants, non musulmans, que j’invite à lire le Coran comme un roman, sans commentaires ni guide de lecture ; ils sont toujours déboussolés de cette lecture d’un livre à la fois allusif et désordonnés, regorgeant de répétitions et de contradictions.

Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’on puisse absolument tout lui faire dire : impossible de fonder un polythéisme sur le Coran, ou un athéisme ; on n’y trouvera pas la Trinité chrétienne, on n’y trouvera pas non plus la philosophie de Spinoza. On ne peut pas tout lui faire dire, mais reste qu’il a le dos large. Et surtout, il ne parle pas tout seul. Croire qu’un texte, et spécialement un texte considéré comme saint, parle de lui-même et qu’il suffit de l’ouvrir pour le comprendre est une illusion. Tout texte appelle nécessairement une interprétation, et ceux-là même qui en nient la nécessité, qui prétendent pratiquer le littéralisme le plus rigoureux, proposent en fait eux aussi une méthode de lecture et d’interprétation. Soyons plus fins que ces littéralistes et surtout, ne leur donnons pas raison, n’acceptons pas leur définition de l’islam – pas parce qu’elle nous déplaît, mais parce qu’elle est stupide. Penser qu’en ouvrant son Coran, un journaliste français va pouvoir saisir l’essence de l’islam, c’est accepter l’illusion littéraliste. C’est aussi courir à l’échec, car le journaliste en question risque bien de trouver dans le Coran ce qu’il y a aura apporté. S’il travaille pour Valeurs actuelles et veut démontrer que le Coran est un texte dangereux, il trouvera le matériel terrifiant qu’il cherche ; s’il travaille pour Libération et entend souligner combien le Coran est un texte débordant d’humanisme et de tolérance, il y arrivera tout aussi bien. Parce que sur ce point comme sur bien d’autre, le Coran regorge d’affirmations apparemment contradictoires. Ce qui fera l’unité de la lecture, ce qui donnera le sens du texte, et pas d’un verset par-ci par-là, c’est l’interprétation. Et force est de constater que l’islam a proposé historiquement et propose toujours des interprétations très différentes. Impossible de définir laquelle est la plus juste.

Il ne faut pas forcer le trait, évidemment : le Coran fourni un cadre à ces interprétations, mais aussi un imaginaire, et cet imaginaire n’est pas un imaginaire non-violent. Cela interdit-il toute lecture radicalement non-violente du Coran ? Non. Mais à l’inverse, le Coran n’oblige pas à une lecture violente. Pour tenter d’aller un peu plus loin, je dirais que le Coran n’est pas un texte violent, mais qu’il offre une certaine disponibilité à un usage violent. Une comparaison peut être éclairante, si on en ôte l’effet « point Godwin » tout à fait fâcheux : Wagner n’était pas nazi, Nietzsche n’était pas nazi, mais ils ont pu être récupérés par le nazisme ; ce que le nazisme n’aurait jamais pu faire avec la philosophie de Kant ou la musique de Haydn. Faut-il condamner Wagner et Nietzsche pour cette disponibilité ? Je ne le crois nullement. Ils méritent qu’on les connaisse pour eux-mêmes, pas qu’on les condamne par l’usage que des criminels en ont fait.

D’autant qu’il n’y a pas, en matière de texte sacré, que le Coran. L’islam, c’est aussi des dizaines de milliers de ḥadīṯs, ces anecdotes ou propos rapportés du Prophète, sur à peu près tous les sujets imaginables. Le ḥadīṯ a l’avantage d’être nettement plus clair, en général, que le Coran, et son autorité pour les musulmans est considérable. On dit que l’islam, c’est le Coran, et c’est effectivement la théorie ; mais dans la pratique, l’islam, c’est bien plutôt le ḥadīṯ. Mais c’est un corpus colossal, touffu, rempli de contradictions, où tous les textes ne se valent pas, certains étant même au dire de la tradition musulmane elle-même de pures et simples arnaques ; c’est un océan dans lequel les savants musulmans apprennent à naviguer avec un ensemble de règles tout à fait byzantines. Là encore, il y a des écoles, qui ne partagent pas le même corpus. Et quand, aux différentes écoles sur le Coran, vous ajoutez les différentes traditions sur le ḥadīṯ, vous arrivez à une infinité de nuances.

Il n’y a pas, sur ce point comme sur tant d’autre, de « vrai visage » à découvrir : il nous faut admettre qu’il y en a plusieurs. Une essence de l’islam, l’islam réduit à un concept manipulable, ce serait tout à fait commode, mais cela n’existe pas. On a le droit de le regretter, mais pas de l’ignorer.

 

Mais en rester là serait un peu trop facile. Je balaie devant ma porte : dans le monde de l’islamologie, cette diversité est une manière d’avoir la paix quand le questionnement se fait trop pressant. Comme j’en sais plus que la plupart d’entre vous, je peux facilement balayer les arguments d’une salle, en disant « non, les ibadites ont une approche différente » ou « les murjites se sont opposés à cette manière de voir », bref en renvoyant toute affirmation sur l’islam à son irréductible diversité. C’est bien pratique ! On a raison de souligner, bien sûr, que l’islam est divers, qu’il faut toujours parler des islams, que l’essence de l’islam n’existe pas. Mais cela ne suffit pas : si la première erreur était de croire que l’islam existe, la seconde est bien de croire qu’il n’existe pas.

Certains nous l’assurent encore ces jours-ci. Tout ce à quoi nous assistons ne serait que l’effet de la misère sociale, des politiques néo-impérialistes de l’Occident, du passé colonial, de tout ce qu’on voudra, mais c’est évidemment sans lien avec l’islam. C’est aussi absurde que de vouloir tout expliquer par l’islam : la religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres. Mais on le rejette au nom d’un aveuglement idéologique stupéfiant, selon lequel le religieux ne peut pas être un moteur historique réel, mais nécessairement le symptôme d’autre chose. Trente-six ans après la Révolution iranienne, cet aveuglement serait comique s’il n’était pas si triste. On songe au mot de Péguy : « Il faut dire ce que l’on voit, et surtout, ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l’on voit. »

Autre façon de croire que l’islam n’existe pas : le réduire à sa diversité, comme s’il n’avait aucune forme d’unité. Sa diversité est réelle, mais au moins dans la conscience des musulmans, l’islam, c’est quelque chose, pas un patchwork d’interprétations. Le sentiment est au contraire celui d’appartenir à un mouvement commencé par la révélation prophétique à Mahomet ; les contours de ce mouvement sont mouvants, l’accord ne se fait pas sur les limites, mais précisément : ce désaccord même prouve qu’il y a une aspiration à l’unité, et l’idée que certaines formes d’islam sont plus légitimes que d’autres. C’est ce qui explique qu’un mouvement arabe comme le califat de Daech puisse trouver un écho aux quatre coins de la planète. C’est aussi ce qui provoque la crise actuelle qui déchire l’islam et nous saute au visage. Car à mon sens, la crise de l’islam est d’abord une crise interne, et même une double crise interne : l’opposition sunnites-chiites est chauffée à blanc ; et se fait jour, au sein même du sunnisme, une guerre très dure pour la définition de l’orthodoxie.

 

Je vous propose d’ailleurs, à présent que nous avons admis que rien n’est simple, de ne pas nous arrêter à ce constat et d’entrer un peu dans cette complexité. L’islam sunnite explose parce qu’il se déchire entre au moins deux définitions concurrentes de ce que signifie être musulman.

Ce conflit nous est souvent largement opaque, non seulement parce qu’il touche à des points parfois très techniques, mais parce que nous n’avons pas nécessairement le bon cadre. Nous sommes marqués par un schéma d’explication très européen, celui des Lumières, selon lequel nous assisterions à une opposition au sein de l’islam entre des traditionnalistes rétrogrades, voulant conserver des pratiques totalement médiévales, et des modernisateurs qu’il conviendrait d’épauler dans leur tâche d’avant-garde éclairée. Nous avons en tête, parce que c’est notre arrière-plan culturel, que la tradition est rétrograde et que la modernité est ouverte et rationnelle. Les méchants ne seraient donc qu’une queue de comète menant un combat désespéré, et sans doute d’autant plus violent qu’il est désespéré, contre le progrès. Le problème, c’est que cela n’a rien à voir avec la situation.

Pour résumer les acteurs en présence, et simplifier évidemment, deux forces se disputent la définition de l’orthodoxie musulmane sunnite et s’opposent.

La première, c’est l’islam sunnite traditionnel, l’islam impérial – c’est-à-dire celui qui s’est élaboré dans le cadre des empires arabes et ottoman et qui a servi de cadre religieux, législatif et spirituel à ces empires du passé. Cette longue expérience du pouvoir, et du pouvoir sur des populations très diverses, l’a obligé à élaborer des outils de gestion de la diversité. Pour quiconque travaille sur cet islam classique, la diversité est un élément essentiel, à rebours de ce qu’on imagine souvent sur un islam qui serait obsédé par l’unité et l’uniformité. L’islam impérial ne se contente pas de donner un cadre, évidemment tout à fait dépassé aujourd’hui mais relativement généreux au moyen-âge, pour organiser la diversité confessionnelle dans l’empire, en permettant aux juifs et aux chrétiens de pratiquer leur culte, en trouvant des astuces pour intégrer dans ce cadre d’autres traditions religieuses comme l’hindouisme ; il organise également la diversité en son sein : diversité théologique, diversité juridique (ce n’est pas rien : l’islam classique accepte au moins quatre écoles de droit, qui se reconnaissent entre elles comme légitimes. Quatre manières de comprendre la volonté de Dieu, distinctes mais pouvant cohabiter en bonne intelligence ! Quatre versions de la sharīʿa, dont il est dès lors difficile de faire un absolu), diversité spirituelle aussi.

Cet islam-là a élaboré au fil des siècles une tradition de sagesse pratique. Il est notable par exemple que la fameuse lapidation prévue par les sources musulmanes pour punir les femmes adultères n’ait été, semble-t-il, au cours des quatre siècles qu’a duré l’empire ottoman, mise en pratique qu’une seule fois, à Istanbul ; et les chroniqueurs qui rapportent le fait en sont absolument horrifiés. Les savants musulmans classiques n’avaient en général guère plus d’appétit que nous pour un châtiment aussi barbare qu’ils cherchent à tout prix à éviter et qui, d’ailleurs, ne vient même pas du Coran. La doctrine juridique veut donc que, pour que l’adultère soit établi, on dispose de quatre témoins (c’est ce que demandent les sources) ; et ce témoignage est volontairement compris en son sens le plus fort : les quatre témoins doivent avoir été témoins oculaires de la pénétration elle-même. Cela suppose des conditions particulièrement peu communes. De ce fait, une condamnation à la lapidation pour adultère devient, dans les faits, à peu près impossible. Vous l’aurez compris, je ne mentionne pas là le fait que certains musulmans soient des gens tout à fait généreux et sensibles, mais bien la pratique que l’islam a eu, des siècles durant, de son propre héritage. C’est une manière de vivre l’islam, qui est probablement légitime puisqu’elle a dominé l’essentiel de l’histoire musulmane, et conserve une influence considérable.

Cet islam classique est aussi un islam culturel. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas religieux, mais qu’il s’inscrivait dans un cadre culturel, dans une société, dont il n’était pas facilement dissociable. C’est-à-dire qu’il était possible, dans cet univers, d’être authentiquement musulman sans être constamment mobilisé sur des questions religieuses : le religieux fait partie de la vie, il ne vient pas constamment la bouleverser pour tout le monde. L’islam, à la période classique, ne se prétend pas une doctrine pour une élite de militants sur-engagés. C’est une maison large, ouverte à la société dans son ensemble.

Vous vous en doutez, quand on essaie de démontrer que l’islam est pacifique et tolérant, c’est en général à cet islam-là qu’on va se référer, d’autant plus facilement que ce cadre, l’islam classique et impérial, est celui qui fait référence, ou du moins qui faisait référence jusqu’à récemment.

Car cet islam impérial a connu quelques soucis. Au XIXe siècle, quand la supériorité technique et scientifique de l’Occident est devenue évidente en se doublant d’une supériorité militaire qui a permis la colonisation d’immenses territoires musulmans, on l’a accusé, chez les musulmans eux-mêmes, d’être la cause de la décadence de la civilisation arabo-musulmane, d’avoir trahi, de s’être sclérosé, d’avoir perdu la vigueur de l’islam des origines à force de subtilité juridique et théologique. Des mouvements de réforme sont apparus, qui ont voulu moderniser l’islam ; certains en le laïcisant, en l’occidentalisant, et d’autres en revenant à l’origine.

C’est dans ce dernier mouvement que va apparaître le salafisme. Les « salaf », ce sont les pieux anciens, les premières générations musulmanes, considérées comme un modèle indépassable, encore préservé de la dégradation progressive de la tradition. Cette préoccupation pour l’origine comme source d’un possible renouveau apparaît chez des penseurs qui veulent moderniser l’islam à la fin du XIXe siècle ; et cette volonté modernisatrice va rencontrer sur sa route un mouvement théologique totalement marginal, le wahhabisme, né à la fin du XVIIIe siècle dans une oasis des déserts d’Arabie, qui promeut un islam bédouin à la fois très simple et très rigoriste, loin de la décadence de l’islam des villes. Ces deux mouvements assez différents vont faire, au début du XXe siècle, une forme de jonction inattendue. L’argent du pétrole de la monarchie séoudienne, salafiste par excellence, et la mobilisation du jihād contre les Soviétiques en Afghanistan, qui a rassemblé des musulmans du monde entier, ont permis à cette idéologie de se répandre, au point de devenir, d’une hérésie condamnée et prise de très haut par les autorités musulmanes à ses débuts, un candidat sérieux à la nouvelle orthodoxie.

Le salafisme n’est pas un mouvement traditionnel. C’est même exactement le contraire : il refuse l’islam traditionnel, il refuse la tradition, ce qui se passe de générations en générations, au nom d’un rapport direct à l’origine. Ils jouent leurs arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents contre leurs parents et grands-parents. Ils refusent l’islam qu’ils ont reçu, qui est l’islam traditionnel, classique, impérial, au nom d’un autre islam, jugé plus authentique. Ce n’est pas un mouvement conservateur : au contraire, il cherche à dynamiter le passé, l’héritage, au nom d’un passé nettement plus lointain et donc nécessairement fantasmé.

Car l’ennui, ou l’avantage, avec les arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents, c’est qu’on ne les a pas connus. On peut donc leur faire dire à peu près ce qu’on veut. Les parents et les grands-parents, c’est plus complexe, cela résiste. Mais le passé lointain ouvre de vastes champs à l’imagination.

Cet islam-là n’est pas lesté par des siècles d’expérience historique des responsabilités. Il n’a jamais eu à faire cohabiter des peuples, à appliquer des lois, à se confronter à un réel qui existe, qui résiste et qui oblige à faire aussi de la politique – qui est l’art du compromis avec le réel.

Cet islam-là ne s’embarrasse pas de culture : il est religieux, et rêve que toute la vie des individus soit réglée par des préceptes religieux. Il rêve de musulmans chimiquement purs, qui ne seraient que musulmans et pas en même temps égyptiens, pharmaciens, fans de football, sensibles à la poésie classique et allergiques au poil de chat. Cela atteint des niveaux absurdes. Il y a un grand débat : certains textes disent que le prophète était friand de pastèque, et certains salafistes, de ce fait, en mangent à tous les repas ; d’autres textes affirment qu’il n’en mangeait jamais, et d’autres salafistes, en conséquence, n’en mangent jamais. Le débat théologique fait donc rage : faut-il manger des pastèques ? Le goût personnel n’entre pas en compte.

Cet islam total a un problème, on s’en doute, avec la diversité. Que l’islam classique ait pu admettre quatre écoles de droit, quatre interprétations différentes de la Loi divine (comme il y a quatre évangiles pour un seul Jésus), leur est insupportable. La Loi divine doit être univoque, identique, claire. Elle repose sur un présupposé littéraliste : il suffit d’ouvrir le Coran pour le comprendre. Les plus rigoristes, les plus littéralistes de l’islam classique n’allaient pas jusque-là (Ibn Hanbal reconnaissait que trois hadiths ne pouvaient pas être lus littéralement, dont celui où le Prophète déclare que la Pierre noire est la main de Dieu sur la terre). Ce littéralisme est une illusion grave, qui laisse croire qu’un texte du VIIe siècle écrit en Arabie est immédiatement compréhensible par un musulman français du XXIe, sans place pour le raisonnement, la hiérarchisation, l’élaboration intellectuelle. L’existence de quatre écoles de droit légitimes qui ont irrigué toute l’histoire du sunnisme apparaît comme une bizarrerie incompréhensible et surtout inacceptable : il ne peut y avoir qu’une seule volonté de Dieu, claire et nette, puisque l’accomplir est la seule voie vers le paradis.

Il serait faux de croire que le salafisme, pour autant, soit toujours violent. Les terroristes ne représentent qu’une minorité d’entre eux, la majorité préférant se désintéresser de la politique et prôner la soumission aux autorités, quelles qu’elles soient. Mais guerrier ou non, le salafisme crée les conditions intellectuelles et spirituelles de la violence.

Cet islam-là est-il conforme à l’islam des origines ? Certainement pas. Tout d’abord parce que l’imitation du passé n’est pas le passé : vous pouvez vous poudrer et porter la perruque, vous ne serez jamais à la cour de Louis XIV, ni même comme à la cour de Louis XIV, pour la bonne et simple raison qu’à la cour de Louis XIV, on n’imitait rien. On était soi-même, on était de son temps, on ne vivait pas dans l’obsession du passé – ce qui, peut-être, a permis précisément à ce temps d’être grand. De plus, nous connaissons mal l’islam des origines : les sources sont tardives, et laissent donc tout l’espace à une reconstruction imaginaire digne des remparts de Carcassonne. Le salafisme n’est pas l’islam des origines, mais est-il la vérité de l’islam ? Certainement pas. Ceux qui le répètent aujourd’hui, en nous disant que l’islam est nécessairement littéraliste, hostile à toute diversité, brutal, etc., ne font que reprendre les thèses salafistes. Ils se laissent convaincre par les salafistes. Notre devoir devrait être, au contraire, de résister à ces thèses. Nous n’avons pas à choisir quel est le « vrai visage » de l’islam, mais continuer à tenir qu’il en a plusieurs – pas parce que cela nous fait plaisir, mais parce que c’est vrai.

La crise de l’islam à laquelle nous assistons, c’est donc une crise de modèle, sur fond de concurrence entre ces deux manières bien différentes de vivre l’islam. Longtemps en position écrasante de force, l’islam classique, traditionnel, a d’abord considéré le salafisme naissant comme une hérésie ridicule, un simplisme de Bédouins illettrés. La condamnation du salafisme était alors sans appel. Aujourd’hui, la concurrence est rude entre ces deux conceptions radicalement différentes, et le salafisme parvient à contester au premier son monopole séculaire de définition de l’orthodoxie. L’hérésie semble même en passe, dans beaucoup d’esprit, d’être devenue l’orthodoxie elle-même. Car la frontière, si elle est claire au plan doctrinal, ne l’est pas tant que cela dans les appartenances. Les musulmans ne sont pas, pour la plupart, dans un camp ou un autre ; mais ils en subissent plus ou moins l’influence, et force est de reconnaître que l’influence du salafisme est grandissante, dans le monde arabe comme en Europe.

Ce succès du salafisme profite de la faiblesse déjà ancienne des institutions de l’islam classique. Le discours de ces dernières manque de prises sur le réel depuis des décennies et reste prisonnier, sans créativité, des schémas anciens élaborés patiemment au moyen-âge, avec sagesse et mesure. Depuis trop longtemps, cet islam-là, qui nous est bien plus sympathique que le salafisme, est incapable de répondre avec netteté aux questions posées par la modernité. Démocratie, droits de l’homme, droits des femmes, ces sujets modernes questionnent évidemment les cadres juridiques classiques, mais on attend encore des réponses sérieuses, capables de conjuguer une tradition si riche et les aspirations d’aujourd’hui. Car le salafisme, mouvement moderne, né en réaction à la modernité, a quant à lui des réponses claires à proposer dans tous ces domaines. La démocratie ? C’est non. Une déclaration universelle des droits de l’homme ? C’est non. Des droits des femmes égaux à ceux des hommes ? C’est non. Il est remarquablement plus adapté pour dire, aujourd’hui, ce qu’il faut penser. La réponse qu’il donne aux questions du temps ne nous plaît pas, mais il a au moins le mérite d’en donner. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis pas à l’aise avec le discours fréquent qui nous répète que l’islam doit procéder à son aggiornamento. Il l’a déjà fait, et cet aggiornamento, c’est le salafisme. L’urgence n’est pas, pour l’islam, de rompre avec sa tradition, mais au contraire de retrouver un rapport apaisé, constructif, avec sa tradition.

Ces constats trop schématiques, et pourtant déjà bien longs, nous indiquent également que demander aux autorités musulmanes de se démarquer des terroristes à coup de pancartes « Not in my name ! » et de condamner les attentats est tout à fait insuffisant. Il ne suffit pas non plus de proposer, comme on le demande souvent, un islam « modéré » face aux extrémistes. J’espère n’être pas un chrétien modéré, et je crois que la demande sous-entendue qui est faite par là n’est pas qu’on ait des musulmans modérés, mais des gens modérément musulmans. L’expression suppose que les salafistes sont davantage musulmans que les autres. Quelle efficacité peut avoir, en ce cas, un tel discours de la modération pour des jeunes précisément attirés par la radicalité du discours salafiste. Seul un discours radical peut, en retour, les en détourner. Mais une radicalité plus profonde, plus authentique, qui peut être, comme le proposent certaines voies musulmanes, une radicalité spirituelle : la recherche de Dieu en soi, la rencontre de Dieu dans la prière personnelle plutôt que dans l’attentat-suicide me paraissent une aventure nettement plus radicale, si on la poursuit sérieusement. Dans cette voie, la tradition islamique aurait bien des richesses, aujourd’hui largement inexploitées, à faire valoir. Saura-t-elle le faire dans les années qui viennent ? Ce serait, il me semble, une des rares façons de sortir par le haut de ces luttes sanglantes ; mais la réponse appartient évidemment aux musulmans eux-mêmes.

 

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Published by aubonheurdedieu-soeurmichele - dans société
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