Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 23:16
Invité-es:Didier Lévy, désobéir une éthique de protestation.

On a trop méconnu la nécessité d’enseigner la désobéissance. Vertu pourtant plus utile, comme en témoigne une somme de vies humaines exemplaires, que l’obéissance ordinaire, souvent frileuse et sans imagination. Oui, « sans cette désobéissance (…) pas de libération ». Oui, la désobéissance nous réconcilie avec tout ce qui est contenu dans l’idée de dignité quand elle est « le refus d’obéir à l’injustice », quand elle est « (une) résistance au mal qui se fait agissante, qui prend les moyens de résister ».

Que d’occasions offertes dans l’Histoire à l’exercice de cette vertu que résume si exactement la notion d’objection de conscience. Une notion qu’enfant, j’ai découverte parce que de jeunes hommes s’en réclamaient pour refuser de prendre part à une ‘’sale guerre’’ - ‘’sale’’ comme le sont toutes les guerres, mais avec cette accentuation particulière dans le registre de l’abjection et de la cruauté qu’ont toujours les guerres coloniales.

Un peu plus âgé, on m’a instruit de ce que nous devions aux Justes. Ces « justes parmi les nations » qui comme la fille de Pharaon, ont obéi à leur conscience - selon une formule qui semble si convenue et si banale - et qui partant n’ont rien cédé à la force de lois iniques ni aux détenteurs des instruments de la puissance et de l’apparence de la légitimité qui avaient promulgué ces lois. Obéir à sa conscience : effectivement une expression qui semble tombée dans le langage commun et y avoir perdu à peu près toute capacité d’évocation de ce qu’elle désigne. Pourtant ces justes-là, en leur temps, ont préservé un espace du monde, celui qu’ils ont investi parce que cette même conscience leur avait signifié qu’il leur était imparti, et ils l’ont préservé pour que ce que nous nous représentons comme l’humanité ne soit pas totalement aboli. Et placés chacun au cœur de leur nation, c’est aussi l’honneur de celle-ci qu’ils ont sauvé pour la durée des siècles qui restent à accomplir.

La désobéissance ne vient pas seule, elle ne se montre pas sous les seuls traits qui lui sont couramment attribués. Cet honneur qu’on vient d’évoquer l’accompagne - car est-il rien qui l’engage davantage que d’être « la bouche qui dit non ! » devant une prétention, vouée à être tyrannique voire meurtrière, à détenir la vérité, que tout dans la raison infirme ? L’esprit de subversion n’en est pas moins séparable en ce qu’il est la première ressource de la contestation de l’injustice, comme il en est souvent le premier déclencheur : sans lui, de quoi seraient parties, sur quoi se seraient appuyées et affermies la volonté de réhabiliter Calas, celle d’innocenter le capitaine Dreyfus ?

Mais l’objection de conscience porte aussi sa propre récompense. Ne laisse-t-elle pas percevoir, plus invinciblement peut-être que ne le fait pour son compte toute autre espèce de lien fédérateur à travers le monde, la communion qu’elle instaure entre celles et ceux qui interpellent, fût-ce dans le silence du combat clandestin, la violence de l’ordre établi et l’insoutenable que celui-ci entend faire prévaloir quand il se fait totalitaire ? Autre illustration de cette devise teilhardienne qui nous promet que « tout ce qui monte converge ».

Je pense à cet égard à ces villages des Cévennes dont on nous dit que depuis la Révocation de l’Edit de Nantes, plus aucune parole, plus aucun mot, n’y avaient été échangés, de part et d’autre, entre huguenots et papistes. Quand vint, après la défaite de 1940, le temps de vivre sous le régime de Vichy, d’abord en « zone non occupée » et, après novembre 1942, en subissant directement l’occupation allemande, l’arrivée de juifs de tous horizons qui cherchaient et trouvaient refuge sur cette terre cévenole depuis si longtemps formée à la rébellion de la conscience et à l’insoumission, à la résistance spirituelle et à la solidarité avec les proscrits, puis la protection des enfants juifs cachés dans les maisons et dans les fermes alentours, obligèrent à organiser localement des réseaux de prise en charge : une logistique qui ne pouvait être que commune, en particulier pour s’occuper de ces enfants et pour partager la vigilance qui était jour après jour requise pour assurer leur sécurité. Et c’est là qu’on vit pasteur et curé travailler ensemble, catholiques et protestants concourir ensemble à la sauvegarde des persécutés qu’ils avaient accueillis.

Faire échec à la mort, résister au mal, refuser d’obéir à l’injustice : le devoir de désobéissance a, dans les nations, ses ‘’temps forts’’. Mais l’injustice, le mal et la mort sont de ce monde, et il est peu de sociétés, de siècle en siècle, où il ne soit nécessaire de se le remettre en mémoire parce qu’y survient, sans avoir trop crié gare, un obscurcissement plus ou moins durable et, comme on le dit des conflits, de ‘’faible intensité’’, de l’équité, de la notion du bien ou de la compassion. Un obscurcissement qui peut même être tristement banal, composé de dénis ordinaires aux droit des gens et qui pour être combattus n’en appellent pas à l’héroïsme ni à aucune autre vertu éminente - ainsi les victimes de harcèlement (quelle que soient la nature et le lieu de celui-ci) ont-elles seulement besoin d’une solidarité agissante pour que le dommage qu’elles ont subi soit pleinement réparé - encore faut-il que cette solidarité parte d’une dénonciation de l’autorité qui a commis ou couvert ce dommage, dénonciation qui passe immanquablement par une désobéissance ou par ce qui s’apparente à une désobéissance.

Demeure que dans la diversité des causes où elle se met en jeu, l’objection de conscience est un bloc. Qu’elle se dresse face à d’immenses injustices et à des tragédies indicibles, ou contre des abus ou des exactions majoritairement tenus pour appartenir à l’ordre incorrigible des choses, elle témoigne également d’une aspiration à l’élévation de l’âme, une aspiration que nous savons présente dans la créature humaine. Entendons une élévation du niveau d’exigence éthique et une élévation de l’entendement et de l’empathie devant les souffrances infligées à autrui.

Injustices, tragédies, souffrances : tout commanderait d’en prendre pour exemple celles qu’endurent les hommes et les femmes, les familles et les enfants, emportés par les grands mouvements migratoires en cours, de dimensions historique et planétaire. Mais s’agissant de l’impuissance, de la peur ou de la haine qui font barrage à ces réfugiés ou déplacés, toutes origines de ceux-ci confondues, les responsabilités finissent par se diluer dans le nombre des rejets et par se perdre dans l’étendue des abandons de valeurs. Comme se perd de vue le détail des aides qui procèdent de la pitié et de la fraternité et qui, partout, tentent d’être secourables.

De sorte que pour mettre mieux en lumière, au cœur de ce qui nous est contemporain, la grandeur et le caractère irremplaçable de l’objection de conscience en tant que force de résistance au mal, en tant que déterminant et activateur de cette résistance, une échelle plus réduite convient mieux. C’est celle aussi d’une injustice bien ciblée parce qu’elle est installée chez nous de longue date. Et qui de surcroît souligne que le devoir de désobéissance s’exprime aussi dans des actions modestes qui composent un héroïsme du quotidien. Critères qui désignent par excellence ces militantes et ces militants du Pas-de-Calais, de toutes associations, qui manifestent par les gestes les plus simples, les plus élémentaires, une solidarité aussi peu médiatisée qu’elle est inébranlable avec les migrants bloqués sur les falaises du Calaisis où ils ont dû bâtir leurs cabanes ou creuser leurs terriers : nourriture et vêtements distribués, téléphone mobile prêté pour un appel aux proches restés en Iraq ou en Afghanistan, douche chaude et repas offerts chez soi … autant d’actes qui sont susceptibles de tomber sous le coup des lois qui se sont ingéniées a pénaliser l’assistance aux étrangers en situation dite irrégulière.

Des lois dont rappel est fait, en forme d’intimidation policière, à des femmes et à des hommes auxquels il indiffère que l’extrême dénuement, matériel et moral, trouvée au terme de l’extrême violence d’un parcours de milliers de kilomètres aux mains de trafiquants de chair humaine, et d’un parcours qui a eu l’insoutenable pour point de départ, réponde ou non à la catégorisation administrative de la ‘‘régularité’’. Des femmes et des hommes qui en se refusant en toute hypothèse à obéir à des lois injustes, administrent à tous les types de défenseurs de l’ordre établi cette ‘’piqure de rappel’’ d’une éthique formulée il y a plusieurs millénaires et qui se réclame de la supériorité des’’ lois non écrites’’. Celles-là même au nom desquelles la conscience désobéit, parce qu’elle y trouve le principe de son objection.

Didier Lévy

Partager cet article

Repost 0
Published by aubonheurdedieu-soeurmichele - dans Invité-es
commenter cet article

commentaires

Michelle 18/05/2016 17:59

Beau rappel, Didier, de l'impérieuse nécessité de la désobéissance quand notre conscience renâcle à ce qu'on veut nous faire faire, ou au silence qu'on veut nous imposer. Seulement, il est une chose à savoir: la désobéissance se paye. Car , comme le disait notre George national"les braves gens n'aiment pas que/l'on suive une autre route qu'eux". Et les pouvoirs, quels qu'ils soient, châtient toujours les lanceurs d'alerte. Quand on désobéit, sur le moment, on ne réfléchit pas. On ne peut pas laisser faire ça , c'est tout. Les conséquences viennent après. Elles sont dures, non pour le désobéissant lui même, engagé de façon irréversible, mais pour les autres. Et ce sont ces conséquences qui dissuadent les autres de désobéir à leur tour si ils étaient hésitants.
Avoir désobéi m'a jadis couté ma carrière. Si c'était à refaire, je le referais. Mais beaucoup de collègues n'ont pas osé: peur du salaire qui stagne avec les traites à payer, peur de la stigmatisation, ou des brimades. Des chantages qui marchent.Donnons de la force à ceux et celles qui voudraient bien désobéir, mais ne le peuvent pas.